Better Together : repenser la recherche sur la maltraitance des enfants au Canada avec les jeunes qui en ont été victimes

Par Université d'Ottawa

Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l'innovation, CVRRI

Des gens à la Faculté des sciences sociales
« Quelles recherches devrions-nous mener pour réellement vous aider?» Les jeunes qui ont subi de la maltraitance affirment que cette question leur a rarement été posée. Les effets de la maltraitance et de la négligence ont été étudiés par la communauté de recherche. Des programmes ont été financés par les gouvernements. De l’aide est offerte aux enfants et aux familles par les prestataires de services. Cependant, les personnes qui doivent vivre avec les conséquences de la maltraitance sont rarement consultées au moment d’établir les priorités.

C’est pour changer cette situation que la professeure Nicole Racine, titulaire de la Chaire de recherche de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa et de l’Institut de recherche du CHEO en santé mentale des enfants et des adolescents, dirige le projet national Better Together. Dans le cadre de ce partenariat, des victimes de maltraitance, des personnes responsables de leur prise en charge, des prestataires de services et des chercheuses et chercheurs ont travaillé ensemble pour déterminer les 10 priorités de recherche susceptibles de contribuer à améliorer les systèmes qui soutiennent les enfants et les jeunes partout au Canada. Ces priorités, récemment publiées dans la revue Child Abuse & Neglect, constituent une feuille de route pour les futures recherches, les décisions de financement et l’élaboration de politiques.

Selon l’une des membres du groupe consultatif de jeunes, ce projet a comblé une lacune dans la manière dont les priorités de recherche sont définies. « Les décisions sont prises depuis beaucoup trop longtemps par des personnes qui n’ont jamais vécu ce genre de situation, explique-t-elle. Les personnes qui sont les plus touchées doivent pouvoir s’exprimer, elles doivent être impliquées et pouvoir participer. Et les structures de pouvoir universitaires dans lesquelles nous travaillons doivent créer des espaces et des occasions qui permettent cela. »

Une feuille de route nationale façonnée par l’expérience vécue

Après avoir rassemblé des centaines de questions de recherche provenant de partout au Canada, l’équipe du projet les a comparées aux données existantes. Les questions auxquelles la recherche avait déjà apporté des réponses exhaustives ont été écartées. Les questions restantes ont été examinées par des jeunes qui ont vécu ce genre de situation, ainsi que par des personnes responsables de leur prise en charge et des prestataires de services, puis classées en fonction des enjeux qui devraient orienter l’avenir de la recherche sur la maltraitance des enfants au Canada.

L’exercice a fait ressortir que les priorités devraient être axées sur la mise en place de systèmes plus sûrs, les efforts de prévention, l’amélioration des options de prise en charge et une meilleure compréhension des répercussions de la maltraitance sur les jeunes. La priorité jugée la plus importante? Intégrer les façons d’être et les savoirs autochtones aux systèmes de santé, d’éducation, de soins de santé mentale et de justice en vue de créer des environnements plus sûrs et bienveillants pour les jeunes autochtones qui ont subi un traumatisme.

Les 10 priorités de recherche sur la maltraitance des enfants au Canada

  1. Intégrer les façons d’être et les savoirs autochtones dans les systèmes de soutien aux jeunes.
  2. Prévenir les effets néfastes causés par les systèmes de santé, de justice et de protection de l’enfance.
  3. Combler les lacunes entre les différents systèmes qui soutiennent les enfants et les jeunes.
  4. Traiter les traumatismes intergénérationnels et aider l’ensemble des membres de la famille.
  5. Comprendre les facteurs systémiques qui contribuent à la négligence au sein des communautés noires.
  6. Déterminer les stratégies les plus efficaces pour prévenir la maltraitance des enfants.
  7. Évaluer quelles sont les thérapies les plus efficaces pour aider les jeunes qui ont subi de la maltraitance.
  8. Améliorer la formation sur les approches tenant compte des traumatismes dans les systèmes de santé, d’éducation, de protection de l’enfance et de soins de santé mentale.
  9. Comprendre les liens entre la maltraitance, la santé mentale et les troubles neurodéveloppementaux.
  10. Comprendre comment la maltraitance affecte le développement du cerveau et les fonctions cognitives des enfants.

Des résultats étonnants

Plusieurs choses ont retenu l’attention de la professeure Nicole Racine.

Tout d’abord, bien que le groupe n’ait pas été composé d’une majorité d’Autochtones, les approches autochtones sont apparues comme étant la priorité la plus importante. Cela indique, selon elle, que les perspectives autochtones sont généralement reconnues pour leurs enseignements universels sur la protection des enfants et des jeunes. 

Ensuite, les priorités varient selon les groupes. Les jeunes ont souligné l’importance de comprendre les conséquences de la maltraitance et de trouver des solutions efficaces, tandis que les personnes responsables de leur prise en charge et les prestataires de services ont plutôt accordé la priorité à l’amélioration des systèmes.

L’étude a aussi fait ressortir un autre enjeu : les données scientifiques existantes doivent être accessibles aux personnes qui en ont besoin. « Nous avons constaté qu’il existe déjà des données scientifiques pour certains des enjeux indiqués dans les priorités. Il existe donc une lacune dans le transfert des connaissances », explique la professeure. 

Ce constat suggère que les recherches importantes ne parviennent pas toujours aux jeunes, aux familles et aux professionnelles et professionnels de première ligne qui pourraient en bénéficier le plus. Pour l’équipe de recherche, cette découverte pourrait s’avérer tout aussi précieuse que la liste des 10 priorités elle-même.

Nicole Racine
« Lorsqu’on comprend les données à travers les histoires des personnes et que l’on voit les chiffres comme des individus, il est difficile de revenir en arrière. »

Nicole Racine

— Professeure agrégée, École de psychologie, Faculté des sciences sociales

De sujets de recherche à partenaires de recherche

La professeure Racine croit fermement que la recherche doit être façonnée par les personnes qui sont les plus concernées. C’est ainsi que ce projet est né. Dans son rôle de psychologue auprès de jeunes ayant subi de la maltraitance, elle a constaté combien leurs points de vue sont importants. « Quand on commence à voir les choses de cette façon, c’est difficile de faire marche arrière. On comprend les données à travers les récits et on voit les personnes derrière les chiffres », confie-t-elle.

Grâce à un financement des Instituts de recherche en santé du Canada, la professeure et son équipe ont créé un comité consultatif composé de jeunes adultes ayant vécu de la maltraitance pendant leur enfance. Les membres ont participé à chaque étape du projet, de la conception à la mise en œuvre, et ont été reconnus à titre de collaboratrices et collaborateurs et coautrices et coauteurs.

Cette approche s’appuie sur l’un des piliers du projet Better Together, à savoir que les jeunes victimes de maltraitance doivent contribuer à façonner la recherche destinée à améliorer leur vie.

« Quand on a vécu de la marginalisation pendant des années, c’est vraiment important de se retrouver dans un espace où nos expériences passées peuvent être déconstruites », explique la membre du groupe consultatif citée plus haut. « J’ai appris que cet engagement et cette collaboration ont beaucoup de valeur. »

Transformer des priorités en politiques, en financement et en recherche

Des organisations de partout au Canada ont déjà indiqué qu’elles souhaitent utiliser les conclusions de cette étude pour orienter leur travail. Les centres de défense des intérêts des enfants ont invité l’équipe à en présenter les résultats à l’échelle nationale, et les chercheuses et chercheurs peuvent désormais s’appuyer sur les priorités pour faire des demandes de subvention ou élaborer de nouvelles études.

Nicole Racine croit aussi qu’elles pourraient influencer les politiques. Pensons par exemple aux jeunes qui atteignent 18 ans, âge limite du système de protection de l’enfance, et qui perdent souvent tout soutien officiel, alors que le passage à l’âge adulte représente des défis considérables. Avoir des données plus solides sur les lacunes en matière de services nous permettrait d’élaborer des politiques et des programmes mieux adaptés.

En fin de compte, le projet Better Together montre ce qu’il est possible de réaliser quand la recherche pense d’abord aux personnes qu’elle cherche à aider. Au lieu de définir des priorités purement universitaires, le projet a permis de créer un programme de recherche national fondé à la fois sur des données factuelles et sur des expériences vécues.

« J’espère que cela se traduira, à terme, par des questions plus pertinentes et des recherches plus constructives », conclut la chercheuse.