Fabian Lütz
Notre société se transforme à vitesse grand V sous l’effet de l’intelligence artificielle, et les enjeux juridiques et éthiques que cette technologie soulève se font de plus en plus pressants.

À l’avant-garde des débats sur ce sujet, les travaux de Fabian Lütz, Ph.D., portent sur la manière dont le droit peut encadrer les impacts sociaux de l’intelligence artificielle et en orienter l’évolution. Cet expert en réglementation de l’IA, égalité des sexes et non-discrimination poursuit ses recherches avec un objectif clair : faire en sorte que les technologies émergentes soient mises au service de l’équité et de la dignité humaine, plutôt que de les éroder.

Stagiaire postdoctoral à la Chaire de recherche du Canada en droit international et comparé de l’intelligence artificielle, à l’Université d’Ottawa, sous la direction de la professeure Céline Castets-Renard, Fabian Lütz mène actuellement des recherches sur la réglementation comparative en matière d’IA (Canada, États-Unis, Europe). Ses travaux s’articulent autour de deux axes de recherche principaux : l’analyse de la mise en œuvre des cadres de réglementation (en particulier la loi européenne sur l’intelligence artificielle et ses dimensions d’équité), et l’évaluation des répercussions sociales des systèmes d’IA, surtout en lien avec la discrimination et la nécessité d’une réforme juridique.

Les travaux du chercheur se distinguent par le fait qu’ils sont fortement arrimés à la pratique. Fort de plus de dix ans d’expérience acquise dans l’administration publique et le secteur privé, notamment auprès de la Commission européenne et d’Equinet (le réseau européen des organismes de promotion de l’égalité), M. Lütz apporte à ses recherches une vision éclairée et concrète. Il contribue également à des initiatives internationales de haut niveau. À ce titre, il a récemment été expert en matière de genre et d’IA auprès du Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes.

Le chercheur explique ce qui inspire son travail et prodigue quelques conseils aux doctorants et doctorantes.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Fabian Lütz : Mon travail est profondément influencé par mon expérience pratique passée dans le secteur privé et surtout dans l'administration. Je m'efforce toujours de garder à l'esprit les contraintes et les défis du travail de terrain, qui fait souvent l'objet de recherches universitaires. Je m'efforce donc de mener mes recherches et de rédiger mes travaux en tenant compte à la fois de leur pertinence et de leur impact sur le plan théorique et pratique. De plus, mon travail s'inspire d'autres disciplines que le droit, notamment la philosophie, la sociologie, l'économie, les sciences du comportement, ainsi que des écrits pluridisciplinaires qui traitent souvent de sujets similaires mais sous des angles différents et éclairants. Je lis donc beaucoup de livres et d'articles sur les thèmes de la technologie, de l'intelligence artificielle, de l'égalité et de la non-discrimination en dehors de la recherche juridique.

Y a-t-il une publication que vous recommanderiez à notre communauté ?

F.L. : Je voudrais vous présenter l'un de mes premiers travaux, car j'ai d'abord cherché à développer une idée qui occupe une place centrale dans mes publications actuelles et dans un futur ouvrage que je co-rédige : il s'agit d'étudier à quel moment le seuil juridique d'un comportement biaisé, stéréotypé ou discriminatoire causé par des systèmes d'IA est franchi, autrement dit de déterminer à partir de quand les résultats ou les décisions générés ou facilités par l'IA sont juridiquement pertinents et punissables par la loi :

  • Lütz, F. Gender equality and artificial intelligence in Europe. Addressing direct and indirect impacts of algorithms on gender-based discrimination. ERA Forum 23, 33–52 (2022). https://doi.org/10.1007/s12027-022-00709-6

Avez-vous des conseils pour ceux et celles qui sont en train de terminer leur doctorat ? 

F.L. : Bien qu’il existe de nombreuses approches différentes et que chacun doive trouver la manière qui lui convient le mieux pour mener à bien son doctorat, j’ai trois suggestions à faire. Tout d’abord, seul un doctorat achevé est un véritable doctorat, ce qui signifie que malgré toutes les tentatives visant la perfection, le désir d’inclure les dernières avancées ou d’autres idées potentiellement pertinentes, il faut à un moment donné décider de finaliser le manuscrit et de le remettre à son directeur de thèse. Deuxièmement, et en lien étroit avec mon premier point, il y a la motivation. Je recommande de définir clairement sa motivation, tant dans le cadre de la rédaction de la thèse qu'en dehors de celle-ci, afin de pouvoir mener à bien la rédaction du manuscrit et atteindre l'objectif de la soutenance.  Troisièmement et enfin, j'encourage les personnes en doctorats à résister à la tentation de trop s'appuyer sur les systèmes d'IA pour leur travail de thèse et à utiliser les outils d'IA en respectant les règles et réglementations applicables. Être fier de son propre travail et du manuscrit achevé est non seulement très motivant, mais peut également transformer le processus de rédaction en une expérience créative, satisfaisante et enrichissante qui perdure au-delà des années de doctorat.

Que lisez-vous actuellement ? 

F.L. : Hartmut Rosa, Situation und Konstellation ; Tom Griffiths, The Laws of Thought; Bernhard Schlink, Gerechtigkeit; Carissa Véliz, Prophecy; David Oppenheimer, the Diversity Principle and Ibram X. Kendi, Chain of Ideas; Mazarine M. Pingeot, Inappropriable - Ce que l'IA fait à l'humain.

Quels sont les trois mots qui vous décrivent le mieux ?

F.L. : Curiosité, persévérance, motivation.