Des étudiants lors d'une formation par simulation en médecine
Recevoir des soins dans sa langue maternelle peut avoir une incidence déterminante.

En Ontario, où les francophones vivent en contexte minoritaire, la médecine en français dépasse largement la simple traduction des mots : elle est au cœur d’une relation de confiance entre une personne et son médecin. Dans cet épisode de Parlez-moi de l’Ontario français, le Dr Jean Roy et la

Dre Kay-Anne Haykal et Dr. Jean Roy racontent comment la médecine familiale en français s’est développée en Ontario et pourquoi elle demeure essentielle pour l’avenir des communautés.

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Lorsqu’une personne consulte un médecin, elle doit pouvoir expliquer précisément ce qu’elle ressent, comprendre son diagnostic et suivre les recommandations qui lui sont données. Pour les francophones vivant en contexte minoritaire, cette communication n’est pas seulement une question de confort : elle peut avoir une incidence directe sur la qualité des soins, la sécurité des traitements et, parfois, l’issue même d’une intervention médicale.

C’est cette réalité qui a motivé, il y a plus de trente ans, la création d’un programme de médecine en français à l’Université d’Ottawa. Aujourd’hui encore, il s’agit du seul programme de médecine offert en français en Ontario, et il constitue un pilier essentiel de la formation de la relève médicale appelée à répondre aux besoins des communautés francophones.

Une vision née des besoins de la population

Pour le Dr Jean Roy, professeur agrégé au Département de médecine familiale de l’Université d’Ottawa et l’un des artisans du programme, la création de la formation en français ne résulte pas d’un seul événement, mais plutôt de la convergence de plusieurs facteurs.

Au début des années 1990, diverses consultations menées auprès de la population ont clairement démontré que les francophones souhaitaient recevoir des soins dans leur langue. Cette demande s’inscrivait dans un mouvement plus large de transformation de la formation médicale au Canada, fondée sur la reconnaissance que les compétences requises en médecine ne se limitent pas aux connaissances scientifiques.

Ces aptitudes sont alors devenues des compétences fondamentales : communiquer avec empathie, comprendre la réalité culturelle des personnes soignées et défendre leurs intérêts. Dans cette perspective, la capacité d’exercer en français faisait pleinement partie des qualités attendues dans l’exercice de la médecine.

La création du Bureau des affaires francophones de la Faculté de médecine et le partenariat avec l’Hôpital Montfort ont permis de concrétiser cette vision.

Construire un programme… à partir de presque rien

Mettre sur pied un programme de médecine en français représentait toutefois un immense défi.

À l’époque, l’Hôpital Montfort n’était pas encore un hôpital universitaire. Les ressources pédagogiques étaient limitées et peu de membres du personnel clinique francophone avaient reçu une formation en enseignement.

Plutôt que de repartir de zéro, l’Université a choisi d’adapter le programme existant en le « francisant ». Les objectifs, les examens et les exigences d’agrément demeuraient les mêmes que ceux du programme anglophone, mais les méthodes d’enseignement et les milieux de formation étaient adaptés à la réalité francophone.

Selon le Dr Jean Roy, cette approche a facilité l’obtention des accréditations tout en permettant au volet francophone de développer progressivement sa propre identité pédagogique.

Au fil des années, un important travail de recrutement et de formation des équipes de supervision clinique a transformé Montfort en véritable milieu universitaire, capable de former des générations de médecins de famille en français.

Former des médecins… auprès des patients francophones

Pourquoi était-il si important que les stages cliniques se déroulent dans des milieux francophones?

Parce que la médecine est d’abord une profession fondée sur la communication.

La maîtrise des connaissances scientifiques est certes essentielle, mais la compréhension de l’expérience vécue par les personnes soignées l’est tout autant. Les expressions utilisées pour décrire une douleur, les références culturelles, les façons d’aborder la maladie ou la fin de vie varient selon les communautés.

Former la relève médicale en français signifie l’exposer à la réalité linguistique et culturelle des communautés au sein desquelles elle exercera.

Le Dr Roy rappelle que même une étudiante ou un étudiant francophone provenant d’un autre pays doit apprendre les particularités du français parlé en Ontario afin de bien comprendre sa future patientèle.

Selon lui, les meilleurs enseignements viennent souvent des personnes soignées.

De l’étudiante à la vice-doyenne

Pour la Dre Kay-Anne Haykal, cette histoire est aussi profondément personnelle.

Immigrante francophone ayant grandi à Ottawa, elle a choisi, il y a près d’un quart de siècle, de revenir étudier la médecine en français à l’Université d’Ottawa après des études en optométrie à Montréal.

Son objectif était clair : servir les communautés francophones et immigrantes.

Malgré la qualité du programme, les défis étaient nombreux. Les manuels étaient souvent en anglais, certains cours étaient suivis avec les cohortes anglophones et plusieurs stages spécialisés se déroulaient dans des établissements où le français était peu présent.

Ces réalités limitaient parfois les occasions de développer une pratique entièrement francophone.

Aujourd’hui vice-doyenne aux affaires francophones, la Dre Haykal voit son parcours comme le résultat de plusieurs décennies d’efforts collectifs.

Son travail s’articule autour de plusieurs priorités : accroître le recrutement au sein de la population étudiante francophone, soutenir la réussite étudiante, élargir le bassin de membres du corps professoral et du personnel clinique enseignant en français, développer la recherche en éducation médicale et renforcer les partenariats avec les communautés francophones du Canada et d’ailleurs.

Former des médecins… mais surtout des êtres humains

Au-delà des connaissances médicales, la Dre Kay-Anne Haykal et le Dr Jean Roy insistent sur la dimension humaine de la profession, souvent moins visible.

Pour elle, accompagner une personne, c’est l’épauler durant les moments les plus vulnérables de sa vie. Les compétences techniques s’acquièrent avec le temps, mais l’écoute, l’empathie et la capacité de bâtir une relation de confiance demandent un apprentissage plus profond. Il partage d’ailleurs cette vision.

Il rappelle que la médecine gagne à s’inspirer des sciences humaines, de la philosophie et de la sociologie pour former des personnes capables de comprendre toute la complexité de l’expérience humaine.

Selon lui, le rôle des médecins consiste avant tout à mettre leur expertise au service du projet de vie des patientes et patients.
Cette approche humaniste constitue aujourd’hui l’une des signatures de la médecine familiale enseignée à l’Université d’Ottawa.

La résilience : prendre soin du personnel soignant

La formation médicale passe également par la reconnaissance des difficultés liées au parcours d’études.

Au cours de ses années comme doyenne adjointe aux services aux étudiants, la Dre Haykal a accompagné de nombreux membres de la population étudiante aux prises avec du stress, de l’épuisement et les exigences émotionnelles de la formation médicale.

C’est dans ce contexte qu’elle a contribué au développement d’un volet d’études consacré à la résilience.

Pour elle, faire preuve de résilience ne signifie pas simplement composer avec la pression. Il s’agit plutôt d’apprendre à reconnaître ses limites, à demander de l’aide lorsque nécessaire et à préserver un équilibre personnel malgré les défis.

Cette compétence est particulièrement importante pour les francophones qui évoluent souvent dans des milieux où la langue et la culture ajoutent des défis supplémentaires.

Prendre soin du personnel médical est aussi une façon de mieux prendre soin de la population.

Soigner en français, c’est soigner autrement

La langue joue un rôle déterminant dans la relation thérapeutique.

Lorsqu’une personne peut raconter son histoire dans sa langue, elle exprime plus facilement ses inquiétudes, décrit plus précisément ses symptômes et comprend mieux les recommandations qui lui sont faites.

Cette compréhension favorise la confiance, réduit les risques de malentendus et améliore l’adhésion aux traitements.

Pour la Dre Haykal, offrir des soins en français ne consiste pas simplement à traduire des mots. Il s’agit de reconnaître pleinement la personne, son identité et sa dignité.

L’objectif ultime est de faire en sorte que recevoir des soins en français devienne la norme plutôt que l’exception.

Les défis de demain

Malgré les progrès réalisés, plusieurs obstacles demeurent.

Le manque de ressources en français, la difficulté de trouver rapidement les services disponibles et la pénurie de personnel médical dans certaines régions compliquent encore le travail des médecins.

Le Dr Roy estime que les solutions passeront par une meilleure collaboration entre les universités, les hôpitaux, les organismes communautaires et les professionnelles et professionnels de la santé.

Il voit également dans l’intelligence artificielle un outil prometteur pour faciliter l’accès aux ressources et soutenir la prise de décision clinique, sans jamais remplacer la relation humaine qui demeure au cœur de la médecine.

Après plus de trente ans d’efforts, la médecine familiale francophone en Ontario continue d’évoluer. Portée par un corps professoral passionné, une population étudiante motivée et des communautés qui réclament des soins dans leur langue, elle rappelle qu’en santé, comprendre et être compris est bien plus qu’une question linguistique : c’est une condition essentielle à des soins véritablement humains.