Kong Sundaramani, Baccalauréat en sciences politiques, 3ème année
Pays de stage : Vietnam
ONG canadienne : Mines Action Canada
ONG locale : Association pour l'autonomisation des personnes en situation de handicap (AEPD)
Être sur place, dans un pays ou n’importe où d’ailleurs, est extrêmement utile pour mieux le découvrir, et mon stage au Vietnam au sein de l’Association pour l’autonomisation des personnes en situation de handicap (AEPD) ne fait pas exception. Ces trois mois passés ici m’ont donné l’occasion de m’interroger sur le travail que j’effectue pour l’AEPD, et sur la manière dont ce travail pourrait même refléter la culture vietnamienne. De la dernière semaine de mai jusqu’à la mi-juin, j’ai aidé l’organisation à gérer les vêtements provenant de la Fondation Eden Welfare de Taïwan destinés à être donnés. Cette tâche consistait à transporter des caisses et à trier les vêtements par catégories pendant presque toute la journée. Certes, c’était fatigant, mais cette activité répétitive m’a apporté des réponses à une question que je me posais depuis toujours sur la culture vietnamienne, ou plus largement sur la culture d’Asie du Sud-Est : pourquoi les gens ont-ils un esprit communautaire si développé ? Ce n’est d’ailleurs pas seulement grâce à mon travail que j’ai trouvé des réponses, mais aussi grâce à mes nombreux voyages au Vietnam. L’expérience d’un stage international fonctionne dans les deux sens : elle vous apporte de l’expérience pour votre future carrière et vous donne l’occasion d’étudier un sujet sous des angles variés. Cette expérience d’apprentissage remonte à ma première session de formation préalable au départ, organisée par la Faculté des sciences sociales, sur les cycles d’apprentissage par l’expérience.
L’AEPD mène une multitude de projets et d’initiatives visant à autonomiser les personnes en situation de handicap ou tout autre groupe défavorisé à Dong Hoi. Dans le cadre de formats d’entraide visant à stimuler un sentiment de solidarité, l’organisation met en place des formations de renforcement des capacités, des projets de moyens de subsistance durables, des actions de plaidoyer en faveur de l’inclusion sociale, ainsi que des formations de sensibilisation aux risques liés aux catastrophes climatiques et aux munitions non explosées. Bien que ce soient là ses principaux axes d’action, l’AEPD diversifie ses activités, notamment en distribuant souvent des dons provenant de partenaires internationaux. La Fondation Eden Welfare, à Taïwan, en fait bien sûr partie. Fin mai, on m’a demandé de me rendre à l’entrepôt de l’AEPD, situé à l’autre bout de la ville par rapport au bureau. La tâche consistait à décharger les vêtements de leurs caisses et à les réorganiser en vue de leur distribution dans toute la province de Quang Tri, au profit des communautés dans le besoin. Ce travail fastidieux a duré plusieurs semaines ; il consistait à transporter des centaines de caisses, puis à trier les vêtements, à les remettre dans les caisses, avant de ranger à nouveau ces dernières à leur place, et ce pendant presque toute la journée.
Mais en m’acquittant de cette tâche, ponctuée de moments de réflexion, j’ai pris conscience des avantages qu’elle présentait. En travaillant aux côtés de collègues, de collaborateurs et d’autres intervenants de terrain qui mènent habituellement les actions de l’AEPD, cette coopération a renforcé un sentiment de collectivité au sein de l’organisation. En d’autres termes, les personnes présentes étaient très ouvertes les unes envers les autres. Même si je ne comprenais pas ce qu’elles disaient, je pouvais vraiment sentir qu’il n’y avait aucune barrière entre elles ; elles forment véritablement une famille, d’une certaine manière. Mieux encore, ils ont fait de leur mieux pour m’inclure dans leurs conversations malgré leur maîtrise limitée de l’anglais. Cette expérience me rappelle également d’autres actions menées par l’AEPD. Comme il s’agit d’une organisation axée sur l’entraide entre pairs, elle favorise effectivement un sentiment de collectivité. À titre d’exemple, lors des formations à la prévention des risques organisées dans les communes rurales, les participants travaillent ensemble pour réaliser des évaluations ou des simulations en lien avec les thèmes abordés. Lorsque j’ai monté une vidéo retraçant les moments forts des événements organisés par l’AEPD en 2026, j’ai même pu percevoir, à travers les images, le caractère communautaire des activités mises en place par l’AEPD. Après tout, l’inclusion sociale est l’un des principes fondamentaux de l’AEPD. Cela reflète la nature communautaire de la culture vietnamienne, voire de la culture de l’Asie du Sud-Est en général.
Pourquoi la collectivité revêt-elle une telle importance dans la culture vietnamienne ? Pourquoi les Vietnamiens, même s’ils ne se connaissent pas, se comportent-ils comme de vieux amis dès leur première rencontre, alors que les Occidentaux restent réservés même après s’être croisés à d’innombrables reprises ? En m’appuyant sur le cycle d’apprentissage par l’expérience, j’ai réfléchi à mon expérience à l’entrepôt, et même à mes voyages ailleurs au Vietnam. Pour des raisons évidentes, les cultures occidentales et asiatiques présentent une distinction claire quant à la relation individuelle avec les autres, qu’il s’agisse d’amis, de famille ou de connaissances. Comme la plupart d’entre vous le savent sans doute déjà, les sociétés occidentales accordent une grande importance aux droits individuels, qui découlent de la pensée des Lumières : les individus sont égaux et peuvent agir et croire ce qu’ils veulent tant que cela ne nuit pas aux autres ni n’empiète sur leurs droits. Cependant, tous ces droits sont de fait bafoués dans les sociétés d’Asie du Sud-Est, en particulier celles soumises à l’influence chinoise ou à celle de l’Indosphère.
Le Vietnam est justement marqué par ces deux influences ; pendant des milliers d’années, la culture du pays a été dominée par l’influence chinoise. À la suite d’une succession de conquêtes chinoises tout au long des mille ans d’histoire du Vietnam, le confucianisme, une pensée philosophique et politique chinoise, a été imposé au système politique et à la société vietnamiens. Contrairement à la pensée des Lumières, le confucianisme privilégie un ordre strict et une hiérarchie sociale. Il en va de même pour le bouddhisme, religion adoptée par un nombre considérable de Vietnamiens, qui s’est répandue depuis la Chine et par le biais des échanges commerciaux avec l’Inde. C’est pourquoi le Vietnam exige le respect d’autrui, en particulier envers les personnes âgées. En effet, un Vietnamien de mon groupe de voyage m’a expliqué que la langue vietnamienne comporte de nombreux mots de vocabulaire, notamment pour s’adresser à des personnes plus jeunes ou plus âgées que soi. Cette hiérarchie sociale et ce respect envers les autres sont des forces qui soudent la population, ce qui n’existe généralement pas en Occident. Ainsi, si l’on est en désaccord avec ses parents et que l’on se dispute avec eux dans un foyer occidental, on peut s’en tirer sans trop de conséquences. Ce n’est pas vraiment le cas dans un foyer vietnamien.
Une autre explication tient à l’héritage d’une série de guerres, connues sous le nom de « guerres d’Indochine », qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, au cours desquelles le Vietnam s’est battu pour se libérer du joug du colonialisme pendant une grande partie de la Guerre froide. Ces conflits sont à l’origine de la construction nationale dans l’histoire moderne du Vietnam ; ils ont forgé et façonné le sentiment d’identité nationale du pays, un élément majeur de la nature communautaire du Vietnam.
Comment cela ? Comment une série de conflits dévastateurs a-t-elle pu renforcer l’unité nationale ? Au sens littéral, la sortie du Vietnam de ces conflits a bel et bien libéré et unifié le pays. Au cours de la première guerre d’Indochine (1946-1954), le Vietnam s’est libéré de ses colonisateurs français ; au cours de la deuxième guerre d’Indochine (1955-1975), communément appelée « guerre du Vietnam », le Nord-Vietnam a pu s’unir au Sud-Vietnam, ce dernier étant un vestige de l’impérialisme occidental créé par la France et les États-Unis lors de la Conférence de Genève de 1954 afin de maintenir leur influence en Indochine. Et pendant la troisième guerre d’Indochine, de 1978 à 1989, le Vietnam a dû naviguer et survivre aux turbulences de la Guerre froide qui ont suivi la rupture sino-soviétique, période durant laquelle les Vietnamiens ont dû repousser l’influence chinoise en renversant le régime des Khmers rouges soutenu par la Chine et, finalement, en se défendant contre une offensive chinoise à plus de vingt reprises à cette époque de l’histoire, en 1979.
Pendant plus de cinquante ans, les Vietnamiens ont combattu et repoussé avec succès quatre superpuissances : l’Empire japonais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis la France, les États-Unis et la Chine au cours des guerres d’Indochine. Ce n’est pas un exploit anodin, ce qui en fait un motif de fierté nationale qui soude le peuple vietnamien.
Il convient de mentionner l’idéologie d’État adoptée par le président Ho Chi Minh, qui s’inspirait du socialisme et du communisme, ainsi que de certaines de ses réflexions, pour lutter contre l’impérialisme occidental. Le point essentiel ici est que cette idéologie a servi à rassembler le peuple vietnamien de toutes les régions autour d’une lutte commune visant à renverser ses oppresseurs, puis à unifier les deux Vietnam. Pendant un moment de répit, j’ai visité la grotte de Phong Nha. Sur la route menant à la grotte, mon guide m’a expliqué que cette route faisait partie de la tristement célèbre Piste de Hô Chi Minh, cette ligne d’approvisionnement régionale qui traversait le Laos et le Cambodge voisins et que les forces nord-vietnamiennes utilisaient pour ravitailler les Viet Cong, la force d’insurrection du Sud-Vietnam qui cherchait à renverser le régime sud-vietnamien afin que le Vietnam puisse enfin s’unir sous le régime du Nord-Vietnam. La piste allait bien sûr être soumise à un barrage de raids aériens américains dans le cadre de la « guerre secrète » du président américain Richard Nixon, qui débuta en 1969. La grotte de Phong Nha servait de refuge aux Nord-Vietnamiens pour leur permettre de survivre à ces raids. Les dégâts ne se limitèrent pas au Nord-Vietnam ; les pays voisins, le Laos et le Cambodge, devinrent les pays les plus bombardés de l’histoire, avec des restes de guerre non explosés qui subsistent encore aujourd’hui. Les citoyens de toute l’Indochine, au Laos, au Cambodge et au Vietnam, se radicalisèrent et épousèrent la cause communiste, ouvrant la voie à la montée en puissance des Khmers rouges au Cambodge et du Pathet Lao au Laos dès 1975.
Normalement, des attaques d’une telle ampleur auraient dissuadé n’importe quelle nation ou n’importe quel peuple de poursuivre sa lutte, mais le peuple vietnamien a persévéré et a réussi à réunifier le Vietnam. Tout cela tient à ce sentiment bouillonnant de fierté nationale qui a soudé le peuple vietnamien dès la précédente guerre d’Indochine, ainsi qu’à la pensée communiste qui a renforcé sa détermination à briser les chaînes du colonialisme et à accéder à une indépendance totale. Le marxisme-léninisme a fait ses preuves pour eux, c’est pourquoi ils y sont restés fidèles jusqu’à aujourd’hui. En conséquence, la société vietnamienne est très communautaire et ouverte aux autres, avec très peu, voire aucune rancœur.
Les preuves de cette culture sont omniprésentes. Lors d’une de mes visites guidées à Da Nang, mon guide a pris le temps de souligner l’affinité des Vietnamiens pour la bière alors que nous passions en voiture devant de nombreux bars à la fin de la journée de travail des habitants. Les restaurants étaient bondés. Notre guide nous a expliqué que les Vietnamiens boivent toujours en groupe, généralement entre amis, et qu’ils le font pratiquement tous les jours pour trois raisons. Premièrement, s’ils ont passé une excellente journée, ils boivent ensemble pour fêter ça. Deuxièmement, s’ils ont passé une mauvaise journée, ils boivent ensemble pour essayer de l’oublier. Troisièmement, si leur journée a été banale, ils boivent ensemble pour passer du temps les uns avec les autres. Chaque activité pratiquée par les habitants stimule un sentiment de communauté qui contribue à préserver l’unité nationale. La collectivité vietnamienne est précieuse ; des centaines de milliers de Vietnamiens ont risqué leur vie au cours du siècle dernier pour le bien-être de la nation. Tout cela me rappelle mon expérience à l’entrepôt de l’AEPD, lorsque je triais des vêtements provenant de la Fondation Eden Welfare en vue d’un don. Bien que la tâche fût modeste, j’ai découvert bien d’autres aspects de cette organisation après l’avoir observée et y avoir réfléchi, notamment le travail qu’elle accomplit et la manière dont ses membres coopèrent comme une famille pour la prospérité des Vietnamiens à Dong Hoi, dans la province de Quang Tri.
En bref, le programme de stages internationaux de la FSS ne se contente pas de vous offrir une expérience concrète en vue du marché du travail, mais il vous donne également l’occasion d’aborder des thèmes liés aux sciences sociales sous un angle différent, en dehors des amphithéâtres universitaires. Grâce à mon stage au Vietnam pour l’AEPD, j’ai mieux compris les causes profondes de certaines différences sociétales entre l’Asie et l’Occident, notamment la manière dont le Vietnam valorise la communauté, la collectivité et l’ordre. Lorsqu’on examine ce sujet, on est tenté de mettre en avant les différences immédiates, telles que la religion. Bien que celles-ci puissent être réelles, il reste important d’observer attentivement l’évolution fondamentale du sujet, notamment son histoire, un aspect que certaines personnes négligent. En se rendant sur le terrain, en l’occurrence au Vietnam, on a la chance de saisir la situation de vive voix ; il est parfois plus facile d’apprendre en étant confronté au sujet en personne plutôt qu’en essayant de le comprendre à des milliers de kilomètres de distance. De plus, le fait de faire immédiatement le lien avec des sujets similaires facilite considérablement la mémorisation. Mon travail à l’entrepôt de l’AEPD, suivi de mes voyages au Vietnam, m’a vraiment permis de clarifier de nombreux points qui me semblaient flous avant mon arrivée pour mon stage. En s’appuyant sur le cycle d’apprentissage par l’expérience prôné par la FSS, le programme de stage international n’enlève aucune heure aux cours universitaires traditionnels ; au contraire, il les enrichit en vous permettant de découvrir le monde sous différents angles.