Margaret Helen Mclennon, Master en développement international et mondialisation, 1ère année
Pays de stage : Rwanda
ONG canadienne : CECI
ONG locale : SaferRwanda
J’ai passé environ cinq ans dans des salles de cours à parler de développement international. Tout au long de mon licence, et maintenant dans ce master que je suis encore en train de boucler, on discute de ce qui marche, de ce qui ne marche pas, de ce qui est considéré comme une bonne pratique cette année par rapport à il y a cinq ans. Et surtout, on se demande si tout ce domaine n’est pas imprégné d’une logique néocoloniale dès ses fondements, quelles que soient les bonnes intentions de chacun. Certaines semaines, j’ai l’impression qu’on n’étudie pas tant un domaine qu’un débat qui n’en finit jamais.
J’ai réfléchi à ce débat pendant des années avant de me lancer dans le travail dont il est question. Et me voilà maintenant au Rwanda, un pays en développement, pour un stage de trois mois où je fais exactement le travail critiqué dans la littérature spécialisée. Ce à quoi je n’étais pas préparée, c’est à quel point ça serait différent de faire concrètement le travail autour duquel la théorie tourne en rond.
Voilà une réflexion qui me trotte dans la tête depuis un moment. Ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, ou du moins pas seulement ça. Le syndrome de l’imposteur pose la question « est-ce que je suis capable de faire ça ? ». Mais ce qui m’a vraiment tourmentée, pratiquement tout au long de mes études, c’est « est-ce que je devrais vraiment faire ça ? ». En tant que personne blanche qui étudie le développement international, j’ai passé des années à ne pas pouvoir me défaire complètement de l’idée que ce domaine lui-même fait partie du problème qu’il prétend résoudre, et que je fais peut-être moi-même partie du problème — que le fait de débarquer dans un pays comme le Rwanda pour « aider » n’est qu’une version plus récente et mieux élevée d’un vieux schéma. La littérature ne te laisse pas détourner le regard de cette critique, et je ne pense pas qu’elle le devrait. Ce n’est pas une idée marginale dans ce domaine, et je ne pense pas pouvoir simplement l’écarter d’un revers de main sous prétexte que j’ai de bonnes intentions.
Mais ensuite, je me suis retrouvée ici.
Le travail en lui-même s’est avéré véritablement inspirant, non pas dans un sens vague, comme dans une brochure ou une image de carte postale, mais de cette manière concrète et sans glamour qui vient du fait de voir un projet se transformer en réalité. Voir une partie de mon travail toucher réellement les personnes pour lesquelles il a été conçu, et constater qu’il leur est utile, m’a convaincu, peut-être pour la première fois depuis que j’ai commencé mes études, que j’avais choisi le bon domaine. Et ce n’est pas parce que la critique a disparu. Loin de là, je continue à réfléchir chaque jour depuis que je suis ici. C’est juste qu’elle a enfin trouvé un ancrage concret, au lieu de rester en suspension dans ma tête.
Et il s’est passé autre chose à laquelle je ne m’attendais pas. J’étais venue m’armer contre la méfiance, ou du moins une sorte de réserve polie — ce à quoi la littérature m’avait habituée. Au lieu de ça, les gens ont été chaleureux, curieux à mon égard, désireux de m’impliquer. C’est peut-être parce que je me suis montrée curieuse, prête à être corrigée, sans vouloir imposer quoi que ce soit, et sincèrement là pour apporter ma contribution plutôt que pour faire semblant de contribuer. Je ne dis pas ça pour me féliciter. Je le dis parce que ça m’a vraiment surpris, et parce que ça m’a appris quelque chose qu’aucun séminaire n’aurait pu m’enseigner. Ça m’a appris que le caractère éthique de ce travail ne dépend pas uniquement de l’histoire de la discipline. Il se décide aussi relation après relation, selon la façon dont tu traites concrètement les gens qui t’entourent.
Ça n’a pas effacé la question plus importante. Je continue de penser que c’est une question qui mérite d’être posée, peut-être pour toujours, plutôt qu’une question à laquelle on répond une fois pour toutes. Mais ça a cessé d’être une question qui me fait douter de ma place ici, et c’est devenu une question qui me pousse à rester attentif.
Si tu me demandais de citer la seule chose à laquelle je crois le plus, au-delà de toute la théorie, ce serait que le lien humain, c’est ça qui compte. Je pense que c’est pour ça qu’on est là, en tant qu’êtres humains, au sens large : pour créer des liens les uns avec les autres et pour rendre la vie de chacun un peu meilleure partout où on le peut. Rien dans mes cinq années d’études ne m’a autant émue que de voir quelqu’un sourire, ou de voir la situation de quelqu’un s’améliorer un peu grâce à quelque chose que j’ai fait ou dit.
La théorie m’a donné le vocabulaire nécessaire pour porter un regard critique et honnête sur ce domaine, et je continue de penser que ce vocabulaire est important. Mais c’est la pratique qui m’a donné la raison de m’y consacrer.