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“Séance de signatures à la librairie française de São Paulo, le 6 septembre 1960” Courtesy of Collection SLB. Photo Frédéric Hanoteau/© Éditions Gallimard.
Pendant des siècles, le canon littéraire a été façonné par des traditions qui ont valorisé certains récits tout en en occultant d’autres. Parmi les récits les plus négligés figurent ceux mettant en scène des amitiés entre femmes — des relations pourtant riches, complexes et culturellement significatives, trop souvent reléguées au rang de liens anodins ou privés et exclues des recherches universitaires et de l’histoire littéraire officielle.

Deux chercheuses de la Faculté des arts, Claudia Bouliane (Département de français) et Rosalía Cornejo-Parriego (Département de langues et littératures modernes), s’engagent aujourd’hui à remettre en question l’idée selon laquelle les amitiés féminines seraient peu significatives. À travers des programmes de recherche parallèles, ancrés dans des langues et des contextes historiques différents, elles mettent au jour une tradition foisonnante et largement ignorée de l’amitié féminine en littérature et montrent en quoi ces relations transforment notre compréhension des vies des femmes, de leur agentivité et de leurs mondes intellectuels.

Mettre au jour le monde caché des amitiés féminines dans la littérature française

La recherche de Claudia Bouliane est née d’un silence frappant dans Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Si Beauvoir reconnaît l’existence d’un « contre-univers » de solidarité entre femmes et cite des autrices anglaises, elle offre peu d’exemples français d’amitié féminine en littérature, à l’exception de Colette, qu’elle cite abondamment. Cette absence a incité Bouliane à enquêter : ce qu’elle a découvert est un corpus largement sous-étudié, voire inconnu, de textes français représentant des amitiés entre femmes basées sur la solidarité, dont beaucoup ont été écrits bien avant les mouvements féministes des années 1960. Bouliane met également en lumière le rôle de mentor joué par Beauvoir auprès de jeunes écrivaines, une dimension de sa carrière qui n’est que récemment reconnue à sa juste valeur, grâce aux correspondances conservées.

Claudia Boulianne
Professeure Claudia Boulianne

Réhabiliter les liens littéraires entre femmes dans la tradition espagnole

Rosalía Cornejo-Parriego retrace la convergence entre activisme politique, collaboration artistique et compagnonnage intellectuel, révélant les amitiés entre femmes comme une force culturelle transformatrice. Elle démontre que, même durant les premières années de la dictature franquiste — alors que la production culturelle était sévèrement contrainte — l’un des romans les plus influents (et rares) de cette période, Nada de Carmen Laforet, plaçait audacieusement à son centre les relations entre femmes. Après la fin du régime, les écrivaines réinvestissent le champ littéraire avec une énergie renouvelée, explorant l’identité, la sexualité, la créativité et, surtout, les liens émotionnels et intellectuels entre

femmes. Ces relations parfois clairement amicales, parfois volontairement ambiguës ont la particularité de résister à toute catégorisation simplificatrice. À mesure que les femmes accèdent à une plus grande visibilité dans le monde de l’édition, elles recherchent des modèles intellectuels, créent leurs propres réseaux et promeuvent activement les œuvres d’autres femmes, s’appropriant ainsi un espace longtemps dominé par les hommes.

Rosalía Cornejo-Parriego
Professeure Rosalía Cornejo-Parriego

Des thématiques partagées à travers les cultures

Un constat central relie le travail des deux chercheuses : la littérature des femmes aborde depuis longtemps des thématiques majeures (la santé mentale, la pression émotionnelle, la solitude, le care, ainsi que l’évolution du rapport au corps à travers des expériences telles que le vieillissement ou les troubles alimentaires) mais les lectrices et lecteurs d’autrefois ne disposaient pas des cadres interprétatifs nécessaires pour les reconnaître. Les recherches de Claudia Bouliane et de Rosalía Cornejo-Parriego montrent non seulement comment ces enjeux apparaissent dans les écrits des femmes, mais aussi comment le mentorat intellectuel et personnel entre femmes a offert un soutien crucial pour y faire face, même dans des contextes marqués par le silence ou la stigmatisation. Les belles images de Beauvoir et la correspondance entre Ana María Moix et Rosa Chacel, par exemple, témoignent de préoccupations liées aux troubles alimentaires quelques décennies avant que ces notions ne soient nommées, révélant les multiples façons dont l’amitié féminine a fourni un appui émotionnel, intellectuel et pratique.

En relisant ces textes aujourd’hui, Bouliane et Cornejo-Parriego mettent au jour une tradition littéraire dans laquelle les femmes articulent des formes de souffrance, de solidarité et de résilience qui résonnent fortement avec notre présent. À cet égard, leurs recherches trouvent un écho particulier auprès des étudiant·es : lorsque les lectrices et lecteurs découvrent que les femmes d’il y a un siècle affrontaient bon nombre des mêmes défis que ceux qui façonnent la vie des femmes aujourd’hui, la distance entre passé et présent s’estompe. Et si les relations féminines constituent le cœur émotionnel de ces œuvres, elles s’entrelacent également avec des thèmes tels que la guerre, la politique et les bouleversements sociaux, établissant de puissants parallèles avec les défis contemporains.

Reconstruire le canon littéraire — ensemble

Pour Bouliane et Cornejo-Parriego, il ne s’agit pas simplement d’un travail d’archéologie littéraire. Leurs recherches corrigent des exclusions historiques qui ont effacé les autrices et les préoccupations qui structuraient leurs vies. Elles contribuent également à recentrer des journaux intimes, des lettres et ce que l’on appelle les « littératures mineures », en les faisant passer des marges au cœur de l’histoire culturelle et littéraire. En montrant que l’amitié entre femmes constitue une tradition ancienne et féconde, ces deux chercheuses transforment en profondeur notre compréhension des littératures française et espagnole.