Dans cet épisode de la série Parlez-moi de l’Ontario français, l’historien Michel Bock et le directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), Alain Dupuis, reviennent sur plus d’un siècle de luttes. Leur regard croisé éclaire les continuités et les mutations d’une francophonie minoritaire qui n’a jamais cessé de se redéfinir.
Écoutez l’épisode sur Spotify.
Le choc du Règlement 17 : naissance d’une conscience politique
En 1912, le gouvernement ontarien adopte le tristement célèbre Règlement 17, interdisant l’enseignement en français dans les écoles de la province. Ce moment marque un tournant décisif. Pour les Canadiens français de l’Ontario – on ne parle pas encore de « Franco-Ontariens » –, il s’agit d’une attaque frontale contre leur langue, mais aussi contre leur foi et leur avenir.
La riposte est spectaculaire. Congrès populaires, pétitions massives (plus de 500 000 signatures), écoles clandestines, désobéissance civile : la résistance s’organise à grande échelle. Des institutions structurantes émergent, comme l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario, ancêtre de l’actuelle Assemblée de la francophonie de l’Ontario.
Cette crise dépasse largement les frontières de l’Ontario. Le Québec intervient. Le Vatican est saisi. La presse canadienne-française s’en empare. Le débat touche au cœur même du projet canadien : le pays est-il fondé sur une dualité linguistique ou sur l’assimilation à une majorité anglophone?
Lorsque le Règlement 17 est finalement abandonné à la fin des années 1920, ce n’est pas seulement une victoire sur le plan scolaire. C’est la naissance d’une conscience politique franco-ontarienne distincte – consciente de sa condition minoritaire, mais déterminée à perdurer.
Les années 1960 : la refondation identitaire
Les décennies suivantes apportent d’autres bouleversements. Les années 1960 marquent la fin du « Canada français » comme cadre identitaire commun. La Révolution tranquille au Québec redéfinit les solidarités. L’Église, pilier institutionnel depuis le XIXe siècle, cède la place à l’État.
Pour la population franco-ontarienne, c’est une période de refondation. Il faut rebâtir les institutions sur de nouvelles bases : écoles secondaires homogènes, conseils scolaires francophones, collèges publics. Le discours change aussi. L’identité franco-ontarienne s’affirme davantage, distincte de celle du Québec, tout en conservant des filiations historiques.
Les mouvements de jeunesse jouent un rôle central. La Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), fondée en 1975, forme des générations de leaders. Les étudiantes et étudiants s’organisent, débattent et revendiquent. Ils apprennent que la politique est à leur portée.
Alain Dupuis en est un exemple vivant. À 16 ans, il rencontre d’anciens premiers ministres pour réclamer une université de langue française. Ce rêve, porté par des étudiantes et étudiants qui parcourent la province en voiture pour consulter leurs communautés, finira par prendre forme malgré le scepticisme et les résistances internes.
Montfort : l’hôpital devenu symbole
À la fin des années 1990, une nouvelle crise secoue l’Ontario français. Le gouvernement de Mike Harris annonce la fermeture ou l’intégration de l’Hôpital Montfort, seul hôpital universitaire francophone de la province.
Ce qui aurait pu rester un dossier technique devient une tempête politique. Plus de 10 000 personnes manifestent à Ottawa. Le mouvement SOS Montfort, dirigé par Gisèle Lalonde, fait de l’hôpital un symbole national.
Le contexte est explosif : référendum québécois de 1995, tensions constitutionnelles, débats sur l’unité canadienne. La fermeture de Montfort est perçue comme un affront à l’ensemble de la francophonie. Le Québec prend publiquement position. Des figures publiques, dont Guy Lafleur, appuient la cause.
Au-delà de la victoire judiciaire, la crise de Montfort a un effet structurant. Elle renforce l’application de la Loi sur les services en français, inspire d’autres communautés minoritaires et consolide l’idée que les institutions francophones sont essentielles, et non pas accessoires.
Le « Jeudi noir » et la mobilisation contemporaine
En 2018, le gouvernement ontarien annonce l’abandon du projet d’université francophone et la suppression du Commissariat aux services en français, un épisode rapidement surnommé le « Jeudi noir ». Cette fois, 18 000 personnes descendent dans la rue.
La mobilisation est rapide, transpartisane et intergénérationnelle. Quelques années plus tard, l’Université de l’Ontario français accueille sa première cohorte étudiante. L’institution n’a pas l’envergure espérée au départ, mais elle existe – fruit d’années de persévérance.
Les défis d’aujourd’hui : diversité et complétude institutionnelle
Aujourd’hui, la francophonie canadienne hors Québec accueille plus de 30 000 immigrantes et immigrants francophones par année, contre 8 000 il y a quelques années. Cette croissance est porteuse d’espoir, mais exige une transformation des discours et des structures.
Alain Dupuis parle d’un impératif d’inclusion : adapter la gouvernance des plus de 600 organismes francophones hors Québec, renouveler le leadership et mieux documenter les réalités socioéconomiques. Sans données solides, difficile d’influencer les politiques publiques.
La modernisation de la Loi sur les langues officielles, obtenue après des années de lobbying, illustre ce travail de l’ombre. « Nous sommes les répéteurs en chef », résume Alain Dupuis. Un travail constant, souvent invisible.
Continuités et mutations
Pour Michel Bock, l’histoire franco-ontarienne est faite de ruptures et de persistances. Le rôle central de la religion s’est estompé. Les mythes fondateurs ont changé – du 24 juin au Jour des Franco-Ontariens et des Franco-Ontariennes, célébré le 25 septembre. L’identité s’est complexifiée.
Mais une idée traverse les époques : l’autonomie institutionnelle. Revendiquer des écoles, des hôpitaux, des universités, ce n’est pas seulement défendre des services. C’est affirmer une ambition sociétale : celle d’être une communauté complète, capable d’intégrer sa diversité et de gérer ses institutions « par et pour » elle-même.
Au fond, qu’il s’agisse du Règlement 17, de Montfort ou de l’université francophone, la question demeure la même : comment exister collectivement en français dans un contexte minoritaire?
L’histoire montre que la communauté franco-ontarienne répond rarement par la résignation. Elle répond par l’organisation.