Les dix années durant lesquelles Justin Trudeau a été premier ministre du Canada ont été tumultueuses. Au départ, le gouvernement Trudeau a cherché à se présenter comme progressiste, à rebours des États-Unis pendant le premier mandat de Donald Trump. Il a ensuite dû faire face à une série de crises : la pandémie de COVID-19, la découverte de sites de sépultures près d’anciens pensionnats autochtones, le « convoi de la liberté » à Ottawa, ainsi que le retour de Trump à la présidence. Chacun de ces événements a eu des répercussions sur le sentiment d’identité des Canadiennes et Canadiens, souvent de manière polarisante.
Dans le cadre de ce projet, je propose d’examiner comment ces répercussions ont évolué au fil du temps, en analysant les discours officiels du premier ministre Trudeau en tant qu’espaces où se négocie le sens. De 2015 à 2024, M. Trudeau a prononcé 326 discours, tous archivés sur le site du Cabinet du premier ministre (www.pm.gc.ca/fr), qui reflètent à la fois sa façon de répondre à la population canadienne et d’influencer l’opinion publique. Toutefois, le corpus est d’une telle ampleur (près d’un demi-million de mots) que de recourir à des approches conventionnelles pour l’analyser, comme une lecture approfondie ou un examen des pratiques discursives, serait particulièrement laborieux. Je recommande donc d’utiliser des outils d’exploration de texte pour pallier ce problème.
Mon projet est structuré autour de deux objectifs. En premier lieu, je compte décrire les forces qui influencent la façon dont les Canadiennes et Canadiens se perçoivent par rapport aux personnes qu’elles et ils considèrent comme « autres ». Des termes comme féminisme, réconciliation, mandat, protestation et même liberté sont devenus des foyers de controverse, tenant lieu de métonymies qui renvoient à de grands débats sur les politiques publiques et l’identité. J’établirai des liens entre la transformation des usages lexicaux, celle du sens et, par extension, la perception collective – souvent contestée – qu’ont les Canadiennes et Canadiens à leur propre égard. En deuxième lieu, je contribuerai aux théories du sens en m’appuyant sur les discours de Trudeau pour explorer les possibilités et les limites qu’offrent les grands corpus dans l’observation des transformations du sens au fil du temps. J’utiliserai des outils qui tirent parti des méthodes statistiques pour repérer les relations lexicales à l’œuvre dans un corpus, en plus de montrer comment ces outils enrichissent l’herméneutique, en établissant des correspondances entre régularités d’usage et régularités d’interprétation. Mon analyse des discours de Trudeau dépassera le cadre de l’histoire récente du Canada : elle éclairera d’autres contextes (comme le journalisme) où l’on observe une politisation croissante du vocabulaire.
Le présent projet s’inscrit dans la continuité d’une demande de subvention de développement Savoir du CRSH présentée en février 2026. Si la subvention est accordée, les étudiantes et étudiants qui y prendront part se joindront à moi ainsi qu’à une autre personne possédant une formation de niveau doctoral. (Je réaliserai le projet même en l’absence de financement, mais à une échelle plus restreinte.) Je possède une solide expérience dans l’encadrement d’étudiantes et étudiants de premier cycle qui participent à la réalisation de projets de recherche. À titre d’exemple, des projets de nature comparable menés à l’hiver 2025 ont donné lieu à des publications cosignées avec des étudiantes de premier cycle (DOI : 10.1080/0907676X.2025.2590066, publié en 2025, et DOI : 10.20381/9082-d564, en cours d’évaluation). Je m’attends à ce que ce projet se conclue aussi par une publication. Je superviserai la rédaction d’un ouvrage collectif sur l’évolution des mots-clés dans les discours de Trudeau, et les étudiantes et étudiants qui prendront part au projet cosigneront un chapitre consacré à l’analyse d’un mot précis sur toute la durée du mandat du premier ministre.