Portrait d’un professeur masculin sur un fond bleu
Lorsque l’IA générative a fait son apparition, le professeur Craig Forcese a fait ce que n’importe quel enseignant chevronné et novateur aurait fait : il l’a soumise à l’un de ses examens en droit et l’a évaluée comme s’il s’agissait d’un étudiant ou d’une étudiante.

L’IA a obtenu 15 %. Aujourd’hui, affirme-t-il, la même expérience produit un résultat dans la fourchette des « A ».

« Cette évolution change considérablement la dynamique de la formation juridique », explique celui qui vient d’être nommé directeur du Projet pour l’avenir de la formation juridique à la Section de common law.

L’an dernier, les progrès rapides de la technologie l’ont incité à entrer en contact avec la doyenne de la Section de common law. 

« Le droit est une discipline textuelle, explique-t-il, et l’IA peut désormais effectuer de nombreuses tâches traditionnellement confiées aux juristes en début de carrière. » Le défi, c’est de préparer la relève à utiliser ces outils sans qu’elle en devienne dépendante avant d’avoir acquis l’expertise nécessaire pour reconnaître une analyse déficiente ou des erreurs.

Le professeur Forcese décrit cela comme le double problème d’absence d’acquisition des compétences de base (never-skilling), et d’amélioration des compétences (upskilling). Les étudiantes et étudiants doivent savoir comment la technologie peut amplifier leurs capacités, mais doivent préalablement avoir acquis les compétences et le discernement nécessaires pour en évaluer les résultats qu’elle produit.

Ce défi s’inscrit au cœur du pilier 1 du plan stratégique de la Section de common law – Enseignement, apprentissage et réussite étudiante –, qui met en avant une « formation juridique innovante et inclusive en français et en anglais, préparant les étudiantes et étudiants […] grâce à des normes éthiques élevées, une maîtrise des technologies et des expériences de terrain ». 

L’an dernier, le professeur Forcese et sa collègue Marina Pavlović ont chapeauté un projet de réforme du cursus du programme de Juris Doctor (J.D.) en anglais. Ces travaux, qui étaient guidés par les recommandations d’un comité et les résultats d’une vaste consultation, ont permis de jeter des bases essentielles. 

L’examen du comité a révélé que la structure du programme d’études était encore arrimée à des hypothèses datant de la fin du 19e siècle au milieu du 20e siècle, explique le professeur Forcese. Le comité a donc recommandé de réduire la pondération des crédits associés à plusieurs cours classiques de première année et de créer deux cours sur l’exercice du droit (Lawyering I et Lawyering II) qui totaliseraient neuf crédits et favoriseraient l’acquisition de compétences modernes, comme la recherche juridique, la rédaction, l’analyse et le professionnalisme.

Cette réforme a franchi en mars toutes les étapes du processus d’approbation interne de la Section de common law et suit en ce moment celui de l’Université. Sa mise en œuvre est prévue pour septembre 2027.

Cette restructuration n’était que le début.

« Nous avons la forme, il nous manque maintenant la substance », affirme le professeur Forcese. Sans un véritable remaniement pédagogique pour l’accompagner, cette réforme structurelle reviendrait à réorganiser les chaises sur le pont du Titanic.

« Pour éviter l’iceberg, nous devons maintenant nous servir du nouveau cursus pour donner corps à l’innovation. Voilà l’exercice intellectuel intéressant auquel nous devrons nous livrer pour le lancement du nouveau programme, en septembre 2027. »

Et c’est là que le Projet pour l’avenir de la formation juridique entre en jeu. En sa qualité de directeur, le professeur Forcese contribuera à l’orientation des nouveaux cours sur l’exercice du droit, réfléchira à la trajectoire à donner à l’apprentissage thématique et s’emploiera à tracer des parcours clairs dans la vaste offre de cours de deuxième année et plus du programme de J.D.

Parmi les idées envisagées figure la création de « listes de lecture » – des combinaisons modulables suggérées notamment par le corps professoral et, éventuellement, la communauté diplômée – qui pourraient aider les étudiantes et étudiants à tracer leur parcours d’études en fonction de leurs centres d’intérêt ou de leurs visées professionnelles.

Son rôle dépasse la simple conception du programme. En effet, le professeur Forcese souhaite aider ses collègues à tester des pratiques d’enseignement fondées sur des données sans avoir à remanier leurs cours de A à Z.

Sa propre salle de classe lui sert de banc d’essai depuis déjà longtemps. Dans ses cours, on prend connaissance des notions fondamentales en amont pour que le temps en classe soit consacré à la résolution active de problèmes. Les exercices se superposent de manière à revisiter des concepts abordés précédemment afin d’en favoriser l’assimilation. Par la simulation de situations de crise et d’interactions avec des clients, les étudiantes et étudiants sont appelés à formuler des avis dans des conditions proches de la pratique professionnelle.

Le professeur Forcese explique à la blague que ces scénarios lui donnent l’impression de « troquer son rôle de professeur en droit pour celui de maître de jeu à Donjons et Dragons ». 

Les nouveaux outils, ajoute-t-il, procurent à chaque pédagogue « des moyens équivalents à ceux d’un petit studio hollywoodien ». Cela dit, il refuse de laisser la technologie dicter les méthodes d’enseignement.

« L’outil a primé sur la pédagogie plutôt que l’inverse », dit-il à propos des premières vagues de technologies introduites en classe. La question fondamentale demeure la même : comment l’être humain apprend-il et qu’est-ce qui l’aide à retenir les notions apprises?

Son nouveau cours de perfectionnement professionnel à suivre à son propre rythme, International Law and Armed Conflict, offre un bon exemple de cette approche. S’appuyant sur des scénarios réalistes, il facilite l’application des règles de droit international dans la prise de décisions difficiles. Il reflète également la contribution globale du Projet à la formation professionnelle continue.

En fin de compte, Craig Forcese estime que les finissantes et finissants ont besoin de bases solides, de capacités de recherche et de rédaction modernes, d’une aisance technologique et d’une chose que nul système automatisé ne peut offrir à coup sûr : le jugement humain. Cela dit, il leur faudra aussi la volonté de continuer à apprendre.

« Au cours de sa carrière, une avocate ou un avocat devra se réinventer sans cesse à mesure que le droit évolue, dit-il. Par conséquent, le programme de J.D. doit apprendre aux étudiantes et étudiants à s’adapter. »

Le professeur Forcese voit dans le Projet pour l’avenir de la formation juridique une occasion de relancer durablement la dynamique d’expérimentation pédagogique qui a vu le jour pendant la pandémie de COVID. Son objectif est à la fois ambitieux et fondamentalement humain : « Nous ne les entraînons pas à devenir de meilleurs robots, car les robots nous battront toujours sur ce terrain. Nous les formons à devenir de meilleurs êtres humains. »

« Je pense qu’il me reste encore un grand projet à réaliser, confie-t-il. Et ce sera sans doute celui-là. »