À la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa, certaines des personnes qui marquent le plus la population étudiante ne prononcent jamais un mot.
Ces personnes, appelées « professeures et professeurs silencieux », choisissent de léguer leur corps à l’enseignement et à la recherche après leur décès. Leur vision permet à la prochaine génération de cliniciennes et cliniciens, de chercheuses et chercheurs et d’autres professionnelles et professionnels de la santé de haut niveau d’étudier l’anatomie tout en développant une conscience approfondie de l’humanité qui est au cœur même de la pratique médicale.
Le 30 juin, la Faculté de médecine rendra hommage aux donneuses et donneurs de corps lors d’une cérémonie commémorative annuelle, qui réunira des membres de la population étudiante, du corps professoral et du personnel ainsi que des proches des personnes donatrices.
Pour les familles, cette cérémonie est l’occasion de saisir toute la portée du geste ultime de leur être aimé. Pour les étudiantes et étudiants, les stagiaires et les membres du corps professoral, c’est un moment privilégié pour exprimer leur profonde gratitude envers les familles de ces professeures et professeurs silencieux, dont les enseignements perdurent bien au-delà de la fin des cours d’anatomie.
Un pilier de l’éducation médicale
Si les étudiantes et étudiants en médecine entament leurs cours d’anatomie à la Faculté en s’attendant à étudier les muscles, les nerfs et les organes, un bon nombre en ressortent avec des connaissances durables dont la portée dépasse largement les murs du laboratoire.
« L’expression “enseignantes et enseignants silencieux” est tout à fait juste, déclare Claudia Rachelle Sauvé, étudiante de cycle supérieur en enseignement des sciences anatomiques. Nos donneuses et donneurs sont des êtres humains extraordinaires qui nous permettent d’obtenir un enseignement parmi les plus marquants qui soient.
« Je me souviendrai toujours de la première donneuse avec laquelle j’ai travaillé pendant ma maîtrise, car elle m’a tant appris sur l’anatomie et la pathologie, en tant que professeure silencieuse. »
Claudia Rachel Sauvé
— étudiante de cycle supérieur en enseignement des sciences anatomiques
« Grâce à leur don, nous pouvons étudier l’anatomie de manière concrète – bien mieux que dans un manuel », explique-t-elle.
Selon l’étudiante, chaque corps raconte une histoire unique.
« Un corps témoigne du parcours de vie, des transformations subies et des soins reçus, poursuit-elle. C’est une expérience vraiment formidable de voir l’ensemble de nos cours et de nos connaissances se recouper en un même lieu, comme ce serait le cas chez une patiente ou un patient. »
Un programme en plein essor
Toutes les facultés de médecine ne disposent pas d’un programme de don de corps aussi dynamiques que celui de la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa, lancé en 1945. Notre programme reçoit en moyenne de 80 à 120 dons par an.
Les progrès technologiques ont favorisé un recours accru à la simulation, aux modèles tridimensionnels et aux outils de réalité virtuelle dans l’enseignement de l’anatomie. Toutefois, aussi remarquables soient-elles, ces technologies ne peuvent remplacer entièrement l’expérience d’apprentissage offerte par un corps humain réel, selon la Dre Vicki LeBlanc, professeure et directrice du Département d’innovation en éducation médicale (DIEM).
« Travailler avec un corps donné incite à réfléchir au privilège et à la responsabilité que représente la prise en charge des patientes et patients, et renforce des valeurs comme le respect, le professionnalisme, l’empathie et la gratitude. »
La Dre Vicki LeBlanc
— professeure et directrice du Département d’innovation en éducation médicale
« L’expérience de la dissection d’un corps humain demeure unique, explique-t-elle. Disséquer un corps humain offre un degré de réalisme anatomique qui ne peut être entièrement reproduit à l’aide de modèles virtuels ou de mannequins. »
L’expertise distinctive du DIEM dans ce domaine a d’ailleurs mené à la création de la maîtrise ès sciences appliquées en enseignement des sciences anatomiques, le premier programme du genre au Canada, qui répond au besoin mondial d’enseignantes et d’enseignants en anatomie qualifiés.
Grâce aux dons de corps, les étudiantes et étudiants découvrent l’anatomie telle qu’elle est réellement, poursuit la Dre LeBlanc, en particulier les variations anatomiques naturelles, les traces de maladie et les effets d’interventions médicales antérieures.
« Cette compréhension approfondie de l’anatomie renforce le raisonnement clinique et aide à mieux saisir comment les connaissances anatomiques s’appliquent aux soins aux patientes et patients », conclut-elle.
Comprendre le corps, comprendre la personne
Claudia Rachelle Sauvé a profondément intégré ces apprentissages. Une expérience lui revient particulièrement en mémoire : l’étude du nerf sciatique, le plus volumineux du corps humain.
« Dans la partie sur les membres inférieurs, on nous a montré le nerf sciatique, et franchement, j’ai cru que c’était un muscle tellement il était gros, se souvient-elle. On comprend alors pourquoi les personnes atteintes de sciatique éprouvent autant de douleur : ce nerf est énorme et il dessert de nombreuses régions. »
Le laboratoire d’anatomie permet également aux étudiantes et étudiants de se familiariser avec la pathologie et les mécanismes pathologiques d’une manière difficile à reproduire par des moyens technologiques.
Bien que les technologies de simulation ne cessent d’évoluer, l’étudiante estime que l’apprentissage à partir de personnes donatrices apporte quelque chose d’irremplaçable.
« Des recherches sont en cours pour déterminer si les plateformes d’anatomie en ligne 3D et de réalité virtuelle sont comparables à l’apprentissage à partir de corps humains, indique-t-elle. À mon avis, il n’y a aucune comparaison possible. »
Tisser des liens
À l’Université d’Ottawa, l’identité des personnes donatrices reste confidentielle. Cela amène souvent la population étudiante à réfléchir aux vies qu’elles ont menées.
« Je me souviendrai toujours de la première donneuse avec laquelle j’ai travaillé pendant ma maîtrise, car elle m’a tant appris sur l’anatomie et la pathologie, en tant que professeure silencieuse, raconte Claudia Rachelle Sauvé. En quelque sorte, nous nous donnons pour mission d’en apprendre le plus possible sur la vie de la personne à partir de son corps au fil de la dissection. Présente-t-elle des cicatrices? Des implants? Y a-t-il quelque chose d’inhabituel? »
Selon la Dre Vicki LeBlanc, ce sentiment de lien durable constitue l’un des aspects les plus précieux de cette expérience.
« Travailler avec un corps donné incite à réfléchir au privilège et à la responsabilité que représente la prise en charge des patientes et patients, et renforce des valeurs comme le respect, le professionnalisme, l’empathie et la gratitude », dit-elle.
Rendre hommage aux donneuses et donneurs et à leurs familles
La cérémonie commémorative aura pour but de célébrer ces valeurs tout en soulignant la générosité remarquable des donneuses et donneurs et de leurs proches.
« Les familles disent souvent trouver un grand réconfort à entendre les témoignages des étudiantes et étudiants, et à mieux comprendre la portée durable de la contribution de l’être cher. »
Claudine Peabody
— responsable du programme de don de corps
Claudine Peabody, responsable du programme de don de corps, explique que l’un des aspects les plus marquants de cette cérémonie est le lien qui se tisse entre les familles et les étudiantes et étudiants dont la formation est rendue possible grâce au don.
« Les familles disent souvent trouver un grand réconfort à entendre les témoignages des étudiantes et étudiants, et à mieux comprendre la portée durable de la contribution de l’être cher », explique-t-elle.
Claudia Rachelle Sauvé comptera parmi les personnes étudiantes qui prendront la parole lors de la cérémonie cette année. L’événement revêt une grande importance à ses yeux. Au cours de l’année universitaire, elle a perdu sa grand-mère dans des circonstances traumatisantes, une épreuve qui a transformé son regard sur ses activités au laboratoire d’anatomie.
« Cela m’a donné une tout autre perspective sur le laboratoire d’anatomie : ces personnes ont été – et demeurent – le grand-parent, le parent, la personne aimée, le frère, la sœur ou l’ami de quelqu’un », confie-t-elle.
Un héritage durable
Ce point de vue illustre bien pourquoi la cérémonie commémorative annuelle revêt une telle importance pour tant de personnes, selon la Dre LeBlanc.
« Après tout, dit-elle, il s’agit en partie de former des professionnelles et professionnels de la santé empreints de compassion, conscients que chaque corps porte l’histoire d’une vie humaine ».
Soutenir l’héritage des donneuses et donneurs
Honorez l’héritage des donneuses et donneurs qui permettent à la prochaine génération de cliniciennes et cliniciens de se former. Votre soutien au Fonds commémoratif de l’École d’anatomie contribue à préserver et à enrichir un enseignement essentiel fondé sur la générosité, le respect et la gratitude. Faites un don dès aujourd’hui pour appuyer la formation en anatomie et perpétuer cet héritage humain exceptionnel.