Forte de cette expérience et d’une formation avancée en sciences de l’éducation, en économie et en systèmes d’information, elle aborde les enjeux de la salle de classe avec un regard singulier, en particulier dans des milieux où les ressources sont limitées.
Dans cette entrevue de la série « Les universitaires en éducation », Ijeoma Aboaja revient sur sa démarche de recherche et sur sa quête de solutions dans le cadre de ses études doctorales à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa.
Comment en êtes-vous venue à faire des études supérieures?
Mes parents sont nigérians et j’ai presque toujours vécu au Nigeria. Mes premières expériences à l’école et dans ma communauté ont défini mon intérêt pour les processus d’apprentissage. J’ai d’abord fait un baccalauréat en éducation avec une majeure en économie. Peu après, je me suis intéressée à l’entrepreneuriat et au milieu des affaires. Comme j’étais curieuse des systèmes, de l’innovation et des différentes façons d’apprendre et de travailler, j’ai fait une maîtrise en systèmes d’information et en gestion des affaires à l’Université du Bedfordshire, en Angleterre, puis une autre en éducation à l’Université d’Ottawa.
J’ai enseigné six ans au primaire comme titulaire de classe et j’ai été coordonnatrice de programmes éducatifs pendant quatre ans. J’ai vu de près ce dont les enseignantes, les enseignants et les élèves ont besoin pour s’épanouir dans des milieux où l’infrastructure, le temps et le soutien sont souvent utilisés plus qu’au maximum. Depuis, je suis déterminée à offrir des expériences d’apprentissage enrichissantes et adaptées à la réalité quotidienne des salles de classe. Je m’intéresse donc aux façons d’intégrer judicieusement les technologies de l’éducation dans les communautés où la connectivité, l’accès aux appareils et les capacités institutionnelles sont des données variables.
Parlez-nous de votre projet de doctorat.
J’étudie la façon dont les systèmes de gestion de l’apprentissage (SGA) s’inscrivent dans les systèmes d’éducation complexes et ce que leur utilisation nous apprend sur l’innovation numérique en matière d’enseignement et d’apprentissage. Les SGA sont souvent présentés comme de simples solutions pour structurer l’enseignement, les communications et les évaluations. La réalité est beaucoup plus complexe, surtout lorsqu’il faut composer avec un accès inégal aux technologies numériques et une infrastructure limitée d’une part et les attentes des écoles, la pression parentale et les décisions des établissements de l’autre.
Mon projet de recherche, qui se veut une étude de cas exploratoire qualitative, examine l’adoption des SGA, son utilisation quotidienne et les efforts de médiation connexes dans les écoles privées, de la maternelle à la 12e année. Je m’intéresse particulièrement aux tensions entre les intentions pédagogiques et les réalités qui influencent la mise en œuvre des SGA. Bref, je cherche à montrer si les SGA sont utilisés et de quelle manière on s’en sert, pourquoi certaines pratiques émergent et ce qu’on peut tirer de ces tendances pour améliorer l’enseignement et l’apprentissage dans les milieux où les ressources sont limitées.
Qu’est-ce qui vous a amenée à choisir ce sujet?
Au début de la pandémie de COVID-19, tout a basculé très rapidement, et j’ai vu de près combien c’était difficile pour le corps enseignant, les parents et les élèves de poursuivre les activités pédagogiques. J’en retiens que l’accès à l’apprentissage – bien plus qu’une question de motivation et de pédagogie – dépend aussi des systèmes, de l’infrastructure et des outils à la disposition des familles et des écoles.
C’est ce sentiment d’urgence qui m’a poussée à faire ma maîtrise en éducation à l’Université d’Ottawa. J’ai étudié les stratégies d’enseignement à distance déployées dans d’autres contextes et analysé celles qui pouvaient réalistement être adaptées aux écoles primaires nigérianes. C’était un travail important, mais je voulais aller plus loin pour comprendre les systèmes plus généraux qui façonnent l’utilisation des technologies pour savoir non seulement ce qui fonctionne, mais aussi ce qui freine ou facilite la mise en œuvre des outils dans les écoles.
C’est donc là l’origine de ma thèse : j’ai voulu savoir comment les écoles nigérianes pourraient intégrer les technologies d’apprentissage à long terme, d’une manière adaptée au contexte et qui appuie véritablement l’apprentissage. Le projet est ancré dans la réalité du Nigeria, mais je suis convaincue que mes constats pourraient s’appliquer à d’autres communautés et pays émergents qui connaissent des problèmes comparables sur les plans de l’infrastructure et de l’équité.
À qui pourraient profiter vos travaux de recherche?
D’abord, je veux aider les enseignantes et les enseignants en proposant des stratégies concrètes et contextualisées pour l’utilisation des SGA lorsque la connectivité est limitée, que l’accès aux appareils est inégal ou que l’administration et les parents ont des attentes contradictoires.
En second lieu, j’aimerais offrir aux membres des directions et des administrations scolaires des données plus claires sur la mise en œuvre efficace des SGA, notamment une formation qui fait le pont entre technologie et pédagogie, des attentes réalistes en matière de politiques et une planification qui tient compte de l’accès des apprenantes et des apprenants.
Ensuite, j’espère que mes constats sur le déploiement des initiatives numériques sur le terrain seront utiles aux décisionnaires et aux parties prenantes en éducation. Plutôt que de supposer que l’adoption de technologies améliore d’emblée l’apprentissage, mes travaux montrent l’importance du contexte local et les appuis à mettre en place pour que la technologie soit une valeur ajoutée dans la sphère de l’éducation.
Enfin, j’espère contribuer aux échanges sur l’équité numérique en attirant l’attention sur la réalité des populations apprenantes et des corps enseignants dans les pays du Sud, et sur des modèles qu’on peut adapter quand les ressources sont plus rares.
Avez-vous eu des surprises en cours de route?
Oui. J’ai été surprise par la créativité dont les enseignantes et les enseignants font preuve pour adapter les SGA à la réalité de leur région. Même quand la plateforme ne fonctionne pas parfaitement, ces gens trouvent des solutions de contournement (approches combinées, routines simplifiées, autres méthodes de communication, etc.) pour que les élèves puissent continuer d’apprendre. Pour moi, ça confirme que pour enseigner efficacement avec les outils numériques, il faut non seulement le bon outil, mais il faut aussi l’adapter dans une visée pédagogique en fonction de la réalité.
Parlez-nous d’une expérience qui a élargi votre réflexion.
Une des idées qui m’a le plus marquée, c’est l’importance d’envisager l’éducation du point de vue de l’équité, surtout lorsque certains enjeux, comme le handicap, la race et l’accès, entrent en ligne de compte. En dehors du cadre de ma thèse, je suis profondément influencée par les projets de recherche auxquels je participe avec la professeure Tya Collins, lesquels se situent au croisement de deux dimensions : le fait d’être une personne noire et le handicap.
En écoutant les témoignages des personnes participantes, en les côtoyant de près, j’ai mieux compris toute la superposition des obstacles à l’apprentissage. Je n’avais jamais pensé au fait qu’un « problème de technologie » pouvait cacher des problèmes plus profonds liés à l’inclusion, aux mesures d’adaptation ou à une négligence systémique. En même temps, travailler en étroite collaboration avec mon directeur de thèse, le professeur Yaya Koné, m’aide à reconnaître l’influence discrète des systèmes d’éducation sur l’avenir des enseignantes, des enseignants, des apprenantes et des apprenants.
Toutes ces expériences ont élargi ma réflexion sur l’apprentissage à distance et l’adoption des technologies en contexte pédagogique. De plus en plus, je me demande quels besoins sont priorisés dans les décisions en éducation et quels obstacles supplémentaires, souvent moins visibles, se dressent devant les élèves en situation de handicap quand l’apprentissage passe en ligne.
Pourquoi avez-vous choisi l’Université d’Ottawa?
J’ai choisi l’Université d’Ottawa pour ma maîtrise parce qu’il s’agit de la plus grande université bilingue du Canada, et je voulais améliorer mon français tout en poursuivant un programme d’études supérieures rigoureux. Depuis mon arrivée, j’ai profité des cours de français gratuits offerts à la population étudiante des cycles supérieurs, passant de ne pas savoir dire « bonjour » à atteindre un niveau B1. Je suis reconnaissante pour ce parcours ainsi que pour le soutien de ma famille, de mes proches et du corps professoral de la Faculté d’éducation, qui m’ont encadrée et avec qui j’ai collaboré tant dans les cours que dans la recherche. Je souhaitais également évoluer dans un environnement offrant un solide soutien académique, une communauté universitaire dynamique et les ressources nécessaires pour mener efficacement des recherches qualitatives. Au moment de poser ma candidature au doctorat, rester à uOttawa s’est imposé comme un choix naturel. J’ai obtenu une bourse d’admission et j’avais déjà établi des relations significatives avec des pairs, des collègues et des membres de mon laboratoire, qui continuent d’inspirer mon travail.
En savoir plus sur Ijeoma Aboaja
Ijeoma Aboaja est enseignante, chercheuse et conceptrice de programmes d’études. Elle est également doctorante à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa. Suivez ses recherches sur LinkedIn.