Le poème en 21 strophes composé de 21 quatrains garde toute son actualité. Hymne universel de résistance, ce texte reste le phare de tous celles et ceux qui luttent contre l’oppression. Les mots restent des outils d’émancipation indestructibles. Par des métaphores concrètes et des images surréalistes, Liberté… semble rendre palpable le pouvoir que nous avons sur notre vie au quotidien sur nos actions et nos choix.
Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Éluard (Saint-Denis, 14 décembre 1985 – Charenton-le-Pont, 18 novembre 1952) a écrit le poème Liberté… en 1942. Membre du mouvement dadaïste et un des piliers du surréalisme, Paul Éluard est reconnu pour avoir ouvert la voie du mouvement vers une action artistique engagée. Il choisit d’adhérer au parti communiste français en 1927 avec Louis Aragon et André Breton. S’étant déjà insurgé contr le soulèvement franquiste dans son poème Victoire de Gernica, Liberté… parait pour la première fois dans Poésie et Vérité en 1942. Les intentions derrière ce recueil de poèmes de luttes sont alors de soutenir l’espérance de la victoire contre l’invasion allemande. Comme action d’éclat, le poème sera imprimé en milliers d’exemplaires et parachuté dans les maquis. Liberté… devient alors un symbole de la résistance française sous l’occupation.
Ce poème incantatoire, comme une prière, est aussi un hymne à l’amour. D’abord destiné à la femme aimée de Paul Éluard, ce poème deviendra dans le contexte de guerre un poème dédié à la liberté.
Pour honorer la mémoire de Paul Éluard, mort subitement en 1952, l'éditeur Pierre Seghers publie en 1953 une édition historique du poème. Illustré par des formes graphiques et des aplats de couleurs du peintre Fernand Léger. Le laporello, dépliant plié en accordéon, marquera l'histoire du livre d'art par sa forme et sa technique d'impression au pochoir. Le poème sera réédité plusieurs fois sous cette forme, dont la présente édition datée d’environ 1960 acquise par les ARCS.
Empreint de surréalisme, le poème-objet vient compléter la collection de manuscrits français déjà représentée par plusieurs auteurs surréalistes, tels que Jacques Baron, Picabia, Jean Cocteau, ou encore Georges Ribemont-Dessaignes.
Le présent exemplaire appartenait au Dr. Pascal Sabourin, professeur de littérature française à l’Université Laurentienne, poète, traducteur, et auteur du projet franco-ontarien Le Langagier (https://laurentienne.ca/le-langagier). Dr. Sabourin a obtenu son doctorat de l’Université Strasbourg et a grandement voyagé en Europe. C’est avec sa femme Monique qu’ils ont acquis Liberté… en 1963 alors que Pascal était étudiant en France. Nicaulas Sabourin, leur fils, et ancien diplômé de l’Université d’Ottawa a souhaité faire don du poème aux ARCS et ainsi rendre accessible au plus grand nombre la portée de son message.
Poème : Liberté
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Paul Éluard
Ouvrage :
Paul Éluard. « Liberté… J’écris ton nom ». Troisième édition dite « de Klein » publiée au début des années 60, en sérigraphie, la mention « Ó SEGHERS » et « Roger KLEIN, Maître Sérigraphe ». L’exemplaire possède encore son étui en Rhodoid. P. Segers, s.d. (c1960). Collection de manuscrits français. Archives et collections spéciales de la bibliothèque de l’Université d’Ottawa.
Pour aller plus loin :
Mourgues, Elsa. "Liberté" poème d'amour devenu hymne de la Résistance, Radio France. 4 avril 2022 https://www.radiofrance.fr/franceculture/liberte-poeme-d-amour-devenu-hymne-de-la-resistance-6381620(consulté le 6 juillet 2026).