Un mélange de sources d'énergie : l'énergie éolienne, le gaz naturel, le pétrole et l'hydroélectricité
Photos (dans le sens des aiguilles d'une montre) : Thomas Réaubourg, Henning Wiekhorst et Pierre Jarry sur unsplash.com, et © TC Energy Corporation sur tcenergy.com.
Au Canada, l’accélération des projets énergétiques se fait de plus en plus pressante. La population s’attend à ce que la politique énergétique stimule la croissance économique. Or, la chercheuse Monica Gattinger constate que la rapidité d’exécution et les investissements à eux seuls ne garantissent pas la réussite d’un projet.

Cette professeure de l’Université d’Ottawa est la fondatrice d’Énergie positive, un programme de recherche et de mobilisation consacré à l’étude des facteurs qui renforcent ou, au contraire, fragilisent la confiance du public et des investisseurs à l’égard des politiques, de la réglementation et des décisions en matière d’énergie.

Fondée il y a plus de dix ans, Énergie positive s’appuie sur le pouvoir fédérateur de l’Université d’Ottawa pour réunir des responsables des politiques, de la réglementation, du secteur privé, des communautés autochtones et de la société civile autour des problèmes qui minent la confiance du public et des investisseurs. Une équipe composée de chercheuses et chercheurs chevronnés et en début de carrière, de praticiennes et praticiens et d’étudiantes et étudiants travaille à la recherche de solutions afin de rétablir cette confiance.

Pour orienter les politiques publiques, la professeure Gattinger s’attaque à l’une des questions les plus épineuses pour les gouvernements : comment faire avancer les projets énergétiques tout en maintenant des coûts abordables, la fiabilité, la durabilité, la confiance des investisseurs et du public, et les partenariats avec les communautés autochtones?

Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par les tensions commerciales avec les États-Unis, les pressions financières et les inquiétudes face aux changements climatiques qui réorientent le débat sur l’énergie, cette question se fait urgente.

Équilibrer les priorités pour recueillir le soutien du public aux projets énergétiques de grande envergure

La professeure Gattinger constate une ouverture qui permet aux gouvernements d’agir rapidement pour promouvoir des projets énergétiques. Mais, prévient-elle, cette nouvelle disposition de l’opinion publique ne doit pas être prise pour une permission inconditionnelle.

Pour gagner l’appui du public, les gouvernements doivent trouver le juste équilibre entre de nombreuses priorités conflictuelles. La population canadienne souhaite que le secteur de l’énergie soit un moteur de diversification et de croissance, mais de manière fiable et abordable. Et elle se soucie davantage des impacts environnementaux des nouveaux projets d’infrastructures dans leur ensemble ainsi que du respect des droits des Autochtones.

La chercheuse affirme que les gouvernements n’ont pas d’autre choix que de trouver ce juste équilibre.

« Sans le soutien de la population au vaste déploiement des projets envisagés, le pays n’y parviendra pas », insiste-t-elle.

La centrale hydroélectrique de Niagara Falls, en Ontario.
La centrale hydroélectrique de Niagara Falls, en Ontario.

Évolution de l’opinion publique en matière de politiques sur l’énergie

Selon les récents travaux de la professeure Gattinger, l’opinion publique sur les politiques en matière d’énergie fluctue considérablement en raison de la volatilité du marché mondial, des inquiétudes quant à la croissance économique, des tensions commerciales avec les États-Unis et de la hausse des prix à la pompe.

Sans reléguer aux oubliettes les questions environnementales, cette volatilité engendre de nouvelles attentes et ambitions.

Pendant une décennie, la protection de l’environnement trônait au sommet des préoccupations de la société canadienne.

Aujourd’hui, la croissance économique l’a supplantée, tandis que la fiabilité, la sécurité et la diversification des échanges commerciaux gagnent en importance.

« Il y a dix ans, quand on demandait aux gens ce qui comptait le plus entre l’environnement et l’économie, les deux tiers répondaient que l’environnement devrait être prioritaire, souligne la professeure Gattinger. Aujourd’hui, près de six personnes sur dix classent l’économie au premier rang des priorités. »

« L’opinion publique s’est presque inversée. »

Monica Gattinger
Opinions changeantes
« Sans le soutien de la population au vaste déploiement des projets envisagés, le pays n’y parviendra pas. »

Monica Gattinger

— Fondatrice d’Énergie positive

La proportion de personnes sondées se disant préoccupées par le coût de l’énergie atteint maintenant 73 %, son plus haut point depuis 2022, première année de l’enquête. Le public canadien souhaite aussi que le pays diversifie ses exportations d’énergie ailleurs qu’aux États-Unis.

En outre, 87 % considèrent le pétrole et le gaz comme des éléments importants de l’économie nationale, et 71 % pensent qu’ils le resteront dans l’avenir, comparativement à 41 % en 2020.

L’opinion publique concernant l’électrification change aussi : 35 % souhaitent passer à l’électricité et ont déjà fait des démarches en ce sens, contre seulement 25 % il y a quatre ans, lorsqu’on a posé la question pour la première fois.

L’importance des questions environnementales et autochtones

L’enquête de la professeure Gattinger révèle également que la population canadienne reste attachée aux objectifs climatiques, malgré le prix économique à payer.

Elle met en garde les gouvernements contre le risque de perdre le soutien du public s’ils donnent l’impression de négliger ou d’ignorer les questions environnementales pour faciliter la mise en œuvre de grands projets.

« La population canadienne accorde toujours une grande importance aux enjeux climatiques, et les décisionnaires doivent absolument en tenir compte. »

Dans les débats actuels sur la construction de pipelines, la chercheuse rappelle l’importance de prendre en considération les inquiétudes du public concernant les émissions, les répercussions sur les communautés autochtones et les effets environnementaux cumulatifs.

« Notre recherche fait ressortir les facteurs déterminants pour la réussite de tout projet d’énergie, qu’il s’agisse d’un pipeline, de l’exportation de gaz naturel liquéfié, d’une centrale nucléaire, d’une ligne de transport d’énergie ou de la production d’électricité renouvelable. »

Au lieu de fermer les yeux sur les questions environnementales, les gouvernements ont intérêt à rééquilibrer leurs priorités politiques en matière d’énergie de manière à stimuler la croissance, à renforcer la souveraineté, à favoriser la réconciliation avec les Autochtones et à protéger l’environnement.

« Plus les gouvernements montrent clairement comment un projet s’inscrit dans ces grands objectifs, plus la population canadienne peut voir comment il contribue à les atteindre. »

Vue aérienne de panneaux solaires dans un champ.

Influencer les cercles décisionnaires en matière d’énergie

C’est auprès des décisionnaires que les travaux de la professeure Gattinger ont le plus d’influence.

Il est rare que les données probantes issues de la recherche alimentent directement des lois ou des politiques, relève-t-elle. La portée de la recherche se mesure souvent au nombre d’invitations à participer aux discussions et à la prise de décisions.

À ce chapitre, Énergie positive s’est imposée comme un acteur influent et sérieux dans l’écosystème canadien des politiques énergétiques. Le programme contribue régulièrement aux débats ministériels, réglementaires et parlementaires en la matière partout au pays.

« Les équipes de recherche ne travaillent pas dans une tour d’ivoire, illustre la chercheuse. Les connaissances que nous produisons servent à définir l’avenir énergétique du pays. »

Son apport aux discussions prend la forme d’un cadre général pour les politiques énergétiques. Elle ne cherche pas seulement des moyens d’accélérer les projets; elle prend aussi en considération l’équité et la prévisibilité, l’établissement de véritables partenariats avec les communautés autochtones et le maintien de la confiance du public et des investisseurs.

Monica Gattinger
Des recherches à fort impact
« Les équipes de recherche ne travaillent pas dans une tour d’ivoire. Les connaissances que nous produisons servent à définir l’avenir énergétique du pays. »

Monica Gattinger

— Fondatrice d’Énergie positive

Sa nomination au Comité de la transition relative à l’électrification et à l’énergie du gouvernement de l’Ontario, ainsi qu’à d’autres organes consultatifs canadiens, est un remarquable exemple d’influence de la recherche sur l’action gouvernementale. Sans oublier les reconnaissances professionnelles, comme le prix de développement durable Clean50, qui lui ont été remises pour son leadership éclairé dans le secteur de l’énergie.

Toutefois, l’influence de sa recherche est généralement cumulative. Elle réside dans l’élargissement des questions que posent les décisionnaires, l’enrichissement des données probantes à leur disposition et la conciliation de points de vue qui, autrement, resteraient séparés dans une même conversation.

« Le Canada s’améliore dans ses conversations sur l’énergie, constate-t-elle. Ces dix dernières années ont été riches en enseignements pour les entreprises, les organisations autochtones, les gouvernements, les organismes environnementaux et le milieu de la recherche, mais aussi pour la société canadienne. »

La recherche de l’équilibre constitue l’aspect de ses travaux dont elle est le plus fière : susciter la confiance du public et des investisseurs à l’égard des politiques énergétiques du Canada. Elle regrette que cet aspect soit trop souvent négligé.

« Si on va trop loin dans une direction, on ne fera pas avancer le Canada dans le bon sens sur le plan politique et réglementaire. »

Étendre l’influence dans le contexte nord-américain

La professeure Gattinger a récemment été nommée chercheuse principale au sein de l’Initiative pour la sécurité et la durabilité énergétiques de Fulbright Canada. À ce titre, elle appliquera ses axes de recherche et son approche fondée sur l’influence dans un contexte transfrontalier.

Dans le cadre de cette initiative de 18 mois, elle dirigera une équipe de chercheuses et chercheurs de l’Université de Calgary et de l’Université du New Hampshire. L’équipe se penchera sur le rôle du secteur énergétique pour stimuler la croissance économique et l’abordabilité tout en renforçant la sécurité et la durabilité dans un contexte nord-américain et mondial en rapide mutation.

« La durabilité et la sécurité énergétique ignorent les frontières, dit-elle. Le secteur de l’énergie est en grande partie épargné dans le conflit commercial entre le Canada et les États-Unis. Il est essentiel pour notre pays de bien comprendre comment poursuivre ses ambitions de croissance économique et de diversification parallèlement aux échanges bilatéraux d’énergie. »

Agir rapidement sans perdre la confiance

La professeure Gattinger affirme que les questions qui nourrissent les débats sur l’énergie au Canada s’appliquent aussi aux conversations qu’elle alimentera en Amérique du Nord sur la façon d’agir rapidement sans perdre la confiance du public.

Même si l’orientation des gouvernements en matière d’énergie concorde avec les priorités du public, ceux-ci ne doivent jamais tenir pour acquis le soutien de la population.

Pour conserver l’appui de l’opinion publique, il faut trouver le juste équilibre entre rapidité et rigueur, investissements et confiance du public, et sécurité énergétique, abordabilité et action climatique.

« Les gouvernements qui observent l’opinion favorable du public ont tendance à y voir une sorte de feu vert, explique-t-elle. C’en est un, mais jusqu’à un certain point. »

« S’ils ne conservent pas l’équilibre entre ces aspects, ils risquent de perdre le soutien du public. »

Cette mise en garde traduit la raison d’être de ses travaux : aider les décisionnaires à comprendre les priorités de la population et à déterminer comment conserver sa confiance pour faire progresser les objectifs énergétiques du Canada.