Pour Geneviève Boucher et Marc Charron, cette question est au cœur de la recherche-création. À la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa, la création ne sert pas seulement à communiquer des connaissances : elle peut aussi contribuer à les produire.
Cette réalité est d’ailleurs reconnue dans la nouvelle appellation « vice-décanat à la recherche et à la création ».
Nous avons discuté avec Geneviève Boucher, vice-doyenne à la recherche et à la création, et Marc Charron, doyen, de ce que signifie la recherche-création et de son importance pour l’avenir de la recherche.
Pourquoi avoir ajouté le terme « création » au nom du vice-décanat à la recherche?
MC : Ce changement reflète une réalité déjà présente à la Faculté. La création occupe une place importante dans les activités de recherche de plusieurs de nos disciplines, qu’il s’agisse des arts visuels, de la musique, du théâtre, de la création littéraire ou de la traduction.
GB : La recherche-création existe depuis longtemps dans les universités canadiennes et elle est reconnue par les organismes subventionnaires depuis deux décennies. Il ne s’agit donc pas d’introduire quelque chose de nouveau, mais plutôt de reconnaître officiellement une pratique qui contribue déjà à l’avancement des connaissances.
MC : L’ajout du mot « création » permet avant tout de mieux rendre compte de la diversité des façons dont le savoir est produit au sein de la Faculté des arts.
Comment la recherche-création produit-elle des connaissances?
GB : Le geste artistique permet de faire émerger de nouvelles manières de réfléchir à des enjeux complexes. Le travail This Isn't All the Heart That I Have de la professeure émérite Catherine Richards illustre bien ce qu’est la recherche-création. Une collaboration au Peter Munk Cardiac Centre du Toronto General Hospital a réuni Richards et une équipe profondément interdisciplinaire de scientifiques, de cardiologues, de philosophes et d’autres spécialistes autour des multiples dimensions de la transplantation cardiaque. Depuis, son œuvre soulève continuellement les questions d’identité, de mémoire et de l’expérience profondément humaine de donner, recevoir et partager la vie par la greffe.
GB : La recherche-création lui permet de rassembler plusieurs formes de savoir autour d’une même question. Elle crée un dialogue entre les arts, les sciences, la philosophie et l’expérience humaine à partir d’installations artistiques.
MC : Dans la recherche, on comprend facilement comment la théorie nourrit la pratique. Ce que la recherche-création nous rappelle, c’est que la pratique nourrit aussi la théorie. Le processus créatif peut faire émerger de nouvelles questions, de nouvelles idées et de nouvelles façons de comprendre un phénomène.
C’est aussi ce qui nous amène souvent à travailler à la croisée de plusieurs disciplines. La recherche-création favorise le dialogue entre disciplines et aide à aborder des questions complexes sous différents angles.
« Dans la recherche, on comprend facilement comment la théorie nourrit la pratique. Ce que la recherche-création nous rappelle, c’est que la pratique nourrit aussi la théorie. »
Marc Charron
— Doyen, Faculté des arts
Quels liens existent entre la création et l’innovation?
MC : On associe souvent l’innovation aux technologies. Pourtant, l’innovation ne se résume pas aux avancées technologiques. Elle commence aussi par une idée, une intuition ou une nouvelle façon de comprendre le monde.
Dans un contexte où les technologies évoluent rapidement et où l’on parle beaucoup d’intelligence artificielle, la création nous rappelle l’importance de l’intelligence humaine. Elle nous permet de prendre un pas de recul et de réfléchir à ce que ces transformations signifient pour l’expérience humaine.
GB : La démarche créative permet de questionner ces transformations et de leur donner du sens. Elle nous aide à réfléchir à leur portée humaine et sociale.
La création et l’innovation reposent toutes deux sur l’exploration, l’imagination et la recherche de nouvelles perspectives. On cherche à comprendre, à repousser les frontières et à faire émerger quelque chose de nouveau.
« La création et l’innovation reposent toutes deux sur l’exploration, l’imagination et la recherche de nouvelles perspectives. On cherche à comprendre, à repousser les frontières et à faire émerger quelque chose de nouveau. »
Geneviève Boucher
— Vice-doyenne, Recherche et création
À quoi ressemble la prochaine génération de chercheuses, chercheurs, créatrices et créateurs?
GB : On observe un intérêt grandissant pour les approches qui combinent recherche et création. Les étudiantes et étudiants d’aujourd’hui veulent réfléchir, expérimenter et créer en même temps. La recherche-création leur offre de nouvelles façons d’explorer le monde.
Ils arrivent aussi avec une grande curiosité et une volonté de s’attaquer aux défis actuels. Ils cherchent des façons de faire dialoguer la réflexion, la recherche et la pratique créative pour mieux comprendre les enjeux qui les entourent.
MC : Ce qui me frappe, c’est leur aisance à naviguer entre les disciplines. Ils ne se demandent pas toujours si une idée appartient aux arts, aux sciences humaines ou à un autre domaine. Ils sont davantage intéressés par la question qu’ils cherchent à explorer.
Les grands défis de notre époque sont complexes et demandent qu’on les aborde sous plusieurs angles. Cette nouvelle génération le comprend très bien. Elle est moins attachée aux frontières entre les disciplines et considère naturellement la création comme une façon de produire, de comprendre et de partager les savoirs.