C’est la question qu’a posée la professeure Pascale Cornut St-Pierre, vice-doyenne à la recherche à la Section de droit civil, en ouverture d’un événement spécial organisé le 12 mai pour souligner l’importance de la publication d’ouvrages dans la recherche juridique.
Dans un contexte marqué par la rapidité, la production constante et la circulation instantanée de l’information, la professeure Cornut St-Pierre a réfléchi à l’importance de continuer de consacrer des années à la rédaction d’ouvrages savants : « À l’époque de l’accélération sociale généralisée, le fait que nous continuions d’écrire des livres mérite en soi d’être souligné. Écrire un livre prend du temps, un temps qu’on pourrait employer à écrire un plus grand nombre d’articles scientifiques ou un plus grand nombre encore de productions plus courtes qui se diffusent parfois mieux en dehors du milieu universitaire. Dans ces conditions, qu’est-ce qui explique la persistance du livre? »
Ses observations ont structuré les échanges autour d’une idée centrale, celle selon laquelle les livres continuent d’occuper une place de choix dans la recherche en droit malgré les pressions associées à la vie universitaire moderne. Ils continuent d’offrir des espaces de réflexion approfondie, de prise de risques intellectuels et de collaboration, propices à l’exploration d’idées, ce que les formats plus courts ne permettent pas toujours de faire.
L’événement a mis à l’honneur plus d’une vingtaine de livres publiés ces trois dernières années par des membres de la Section de droit civil, dont de nombreux exemplaires étaient en vente sur place. Et la table ronde a donné lieu à des échanges francs entre plusieurs membres du corps professoral sur les réalités souvent invisibles de la publication d’ouvrages d’érudition en droit.
Le professeur Vincent Caron, auteur du livre Droit judiciaire : de l’action à la décision, paru tout récemment, a parlé de la difficulté d’organiser ses idées au fil de l’évolution d’un manuscrit. Même avec un plan initial bien défini, il arrive souvent que les arguments se transforment et se complexifient au fil de l’écriture; il devient alors difficile de structurer des idées interreliées pour en faire un tout cohérent et accessible pour le lectorat. Il n’est pas rare que les livres dépassent le cadre prévu, a-t-il ajouté, obligeant leurs autrices et auteurs à affiner et à resserrer sans cesse leur argumentaire. Au lieu de présenter cette réalité comme un problème ayant une solution bien définie, il l’a décrite comme un défi commun et constant, bien connu de l’ensemble des chercheuses et chercheurs.
La professeure Mariève Lacroix a ensuite parlé du processus collaboratif qui a mené à la publication de son récent ouvrage RESPO. Un précis, co-écrit avec Josée Aspinall (Université de Montréal). Elle a décrit le solide socle commun sur lequel le projet s’est bâti dès le début et qui a permis aux autrices de miser sur leurs forces respectives. L’expérience a montré que la rédaction savante n’est pas forcément un exercice solitaire et que la collaboration peut enrichir un ouvrage grâce à l’apport de perspectives complémentaires qui viennent améliorer le résultat final.
Apportant une touche d’humour à la discussion, le professeur Thomas Burelli a abordé le rôle de l’échec dans les travaux savants. S’inspirant de son projet de livre sur le droit du jeu vidéo – un chantier de longue haleine toujours inachevé à ce jour – il a articulé sa présentation autour des enseignements tirés de ce qu’il a décrit avec autodérision comme ses multiples échecs. Sous l’humour, toutefois, se cachait un message important auquel adhérait l’ensemble des panélistes : les revers et les retards font partie intégrante du processus d’écriture. Un livre finit par voir le jour quand il est prêt, souvent enrichi par les difficultés rencontrées en cours de route.
Enfin, la professeure Céline Castets-Renard a évoqué son expérience à titre de directrice de publication de recueils réunissant les travaux de spécialistes issus de différentes disciplines et juridictions, et privilégiant diverses perspectives méthodologiques. Prenant pour exemple son ouvrage sur le droit de l’intelligence artificielle intitulé Un droit de l’intelligence artificielle: entre règles sectorielles et régime général, elle a souligné l’importance de ménager une place à la diversité des points de vue dans les projets savants collectifs. S’il peut être difficile de coordonner de tels ouvrages, elle a constaté qu’en définitive, la mobilisation d’approches différentes finit par enrichir la publication elle-même et les relations savantes qui se tissent au fil du processus.
Au fil de la discussion, un constat s’est imposé : les ouvrages sont des projets intellectuels vivants. Les idées évoluent au fil du temps, influencées par le dialogue, la collaboration, l’expérimentation et la révision. Pour écrire un livre, il faut faire preuve d’ouverture et d’adaptabilité, et avoir la volonté de laisser les idées prendre des directions inattendues.
Après la table ronde, les participantes et participants ont pu continuer d’échanger à l’occasion du lancement collectif des ouvrages récemment publiés par la Section. Tout au long de l’après-midi, l’ambiance était à la fierté et à la collégialité, reflétant une reconnaissance sincère des remarquables contributions savantes des membres de la Section de droit civil.
L’événement a permis de rappeler qu’il y a, derrière chaque ouvrage savant, des années de recherche, de réflexion, de collaboration et de persévérance. Il a aussi confirmé une vérité indéniable, à savoir que les livres continuent de jouer un rôle essentiel dans l’approfondissement des connaissances juridiques et de la compréhension du grand public.