L’événement, qui soulignait le 10e anniversaire des 94 appels à l’action et du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, s’est tenu du 5 au 7 décembre au Pavillon des diplômés Alex-Trebek de l’Université d’Ottawa. Il a été organisé par les professeures Eva Ottawa et Florence Robert de la Section de droit civil, avec la collaboration de Karla Matias, de Carol-Ann Chamberland et de Peggie Jérôme, ainsi qu’avec le soutien de la Commission du droit du Canada.
« La table ronde Waskapitan Pimatisiwin Otci a été un espace privilégié d’échange, de partage et de transmission entre les générations, les communautés et les Premières Nations Anicinabe, Innu et Nehirowisiw », s’est réjouie la professeure Nehirowisiw Eva Ottawa, originaire de Manawan.
« Dans un système juridique de tradition orale, la transmission est essentielle. Le droit autochtone s’exprime, entre autres, à travers la langue, les cérémonies, les récits, les rêves, l’art et l’expérience des aîné·es », a précisé pour sa part la professeure Florence Robert.
Des enseignements juridiques ancrés dans les récits, contes et légendes
Les aîné·es et les expert·es ont réfléchi ensemble à la vitalité et à l’évolution des ordres juridiques autochtones à la lumière du contexte créé par la Commission vérité et réconciliation. Les échanges ont mis en évidence la manière dont ces ordres juridiques se transmettent à travers des pratiques pédagogiques propres aux traditions autochtones, bien au-delà des cadres juridiques étatiques.
Eva Ottawa a présenté le droit atikamekw nehirowisiw comme « Pimatisiwin », un mode de vie, tandis que Rose-Anne Niquay, aînée nehirowisiw de Manawan, a rappelé le rôle central de la langue nehiromowin dans la compréhension de ce système juridique. Viviane Michel, aînée innue de Mani-utenam et ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec, a rappelé que la gouvernance traditionnelle innue se vit d’abord sur le territoire. Les aînés René Ottawa et Virginia Dumont ont insisté sur notre responsabilité de transmettre aux jeunes les enseignements traditionnels et l’importance que les démarches de revitalisation doivent émaner des communautés autochtones elles-mêmes.
« Recevoir les enseignements sacrés sur « Kinoce » de la part de l’aîné anicinape Joseph Wawatie ou entendre les récits, contes et légendes de la part de nos aîné·es et nos invité·es est une médecine. Il est essentiel de nous reconnecter aux enseignements de la Terre Mère, Kikawino-Aski, pour revitaliser le droit autochtone », a ajouté la professeure Ottawa.
Les étudiant·es autochtones ont également pris part aux discussions en partageant leurs expériences d’apprentissage et de transmission du droit, tant au sein de leurs communautés que dans le cadre universitaire, illustrant la continuité vivante de ces savoirs entre les générations. Francis Malek, étudiant-aîné innu au Certificat en droit autochtone, a par exemple abordé la conception innue du territoire et de la création du monde.
« L’atelier Waskapitan Pimatisiwin Otci a permis de réitérer que le droit autochtone s’enracine dans le territoire et la langue, nourri par les cérémonies et les récits transmis par les aîné·es. Comme un arbre enraciné dans Nutshimit, ces racines portent mémoire et savoirs, son tronc incarne nos responsabilités d’apprentissage et de transmission, et ses branches — porteuses de solutions — font fleurir un droit bien vivant et partagé, ancré dans la mémoire et ouvert vers l’avenir », a illustré Carol-Ann Chamberland, étudiante innue d’Essipit à la licence en droit et professeure au Certificat en droit autochtone.
De la Commission Vérité et Réconciliation aux nouvelles générations : défis et espoirs
La table ronde a également permis d’aborder l’évolution des traditions et des ordres juridiques autochtones au Canada à travers le vécu des aîné·es, tant avant la Commission que dans la décennie ayant suivi ses travaux. Les échanges ont mis en lumière les progrès réalisés, de même que les défis persistants et les possibilités qui s’ouvrent pour la prochaine génération.
À titre d’exemple, Richard Ejinagosi Kistabish, aîné anicinape d’Abitibiwinni et ancien agent de liaison à la Commission, a partagé son expérience de plusieurs décennies consacrées à la sensibilisation et à l’éducation du public canadien sur l’histoire et les séquelles du système des pensionnats autochtones. Défenseur des droits des survivant·es tout au long de sa carrière, il a contribué à la documentation de milliers de témoignages.
Cette partie a profondément touché Peggie Jerome, étudiante Aniciinabekwe. Faisant écho aux propos de l'aîné Kistabish sur la CVR et la mémoire des parcours de vie, elle a confié : « Cela me brise le cœur que nos aîné·es, envoyé·es dans des pensionnats indiens, doivent se souvenir d’une enfance volée pour retrouver leurs histoires et légendes. Leur résilience m’inspire à préserver et transmettre nos droits, savoirs et récits entre générations », a-t-elle souligné.