Lígia Teixeira
Comment les sociétés peuvent-elles résoudre le problème persistant de l’itinérance? Selon la spécialiste Lígia Teixeira, il faut s’appuyer sur les données probantes, travailler de concert et opérer un changement de culture.

« L’itinérance est un problème facile à comprendre, mais très, très difficile à résoudre », a déclaré Lígia Teixeira, fondatrice et directrice générale du Centre for Homelessness Impact (en anglais seulement), lors d’une conférence à l’Université d’Ottawa en juin.

Cette phrase résume bien le thème central de sa présentation. Malgré des décennies de recherche et des données de plus en plus nombreuses sur le sujet, le problème de l’itinérance demeure résolument d’actualité. La spécialiste estime que comprendre les enjeux en cause ne suffit plus; il faut arrimer les systèmes et agir de façon cohérente en s’appuyant sur les données probantes accessibles.

Les progrès reposent sur la combinaison de multiples interventions. Or, toute transformation systémique demande du temps, même lorsque la voie à suivre est claire.

Mme Teixeira est partie d’un point de vue tout simple : les solutions au problème de l’itinérance doivent être élaborées au fur et à mesure.

Voilà essentiellement l’idée au cœur du mouvement qu’elle a contribué à implanter dans le domaine de la lutte contre ce grave fléau. Inspirée de la recherche en santé, son approche repose sur l’expérimentation et l’évaluation rigoureuse des interventions pour déterminer celles à étendre ou à abandonner.

Au fil du temps, le mouvement a changé notre façon d’aborder l’itinérance, et révélé que bien des mesures reposent davantage sur des hypothèses que sur des données.

Passer des bonnes intentions à des solutions éprouvées

À l’époque où Mme Teixeira a fondé le Centre for Homelessness Impact, peu d’études étaient accessibles – moins d’une dizaine, en fait, qui portaient sur l’efficacité des interventions. Aujourd’hui, on en compte plus de 1 600.

Elle explique que certaines approches largement répandues reposaient sur des bases fragiles, tandis que d’autres étaient parfois carrément nuisibles. Les programmes de dissuasion par la peur, par exemple, visaient à décourager les jeunes de commettre des crimes en les exposant à la réalité des prisons. Des équipes de recherche ont cependant montré que ces initiatives produisaient l’effet inverse.

Selon la spécialiste, le Canada se démarque par la solidité de ses données probantes et sa capacité à conjuguer éclairages qualitatifs et recherches causales, atteignant un équilibre qui a porté ses fruits.

Déterminer les interventions à déployer

Pour élaborer des solutions fondées sur des données probantes, Mme Teixeira recommande une approche itérative. Elle considère les politiques et les programmes comme une expérimentation continue, où les interventions sont déployées, évaluées, puis modifiées dans un cycle continu.

Certains résultats sont surprenants. Des études sur les versements de fonds directement à des jeunes, par exemple, ont montré que ces derniers avaient tendance à utiliser l’argent judicieusement et que le lien de confiance ainsi créé pouvait produire des effets durables.

Les gestes simples comptent. Par exemple, informer les personnes des services offerts a suffi à en augmenter l’utilisation, malgré des doutes initiaux quant à l’efficacité de cette approche.

De tels résultats permettent de déterminer où des ressources limitées peuvent avoir le plus d’impact. Toutefois, les données probantes ont aussi montré au fil du temps qu’il est illusoire de chercher une solution universelle.

Susan Farrell, Lígia Teixeira et Tim Aubry during en discussion lors d'un panel.
Susan Farrell, directrice de l’Association canadienne pour la santé mentale, succursale d’Ottawa, Lígia Teixeira, fondatrice et directrice du Centre for Homelessness Impact, et Tim Aubry, directeur du laboratoire éphémère sur le logement et l’itinérance.

Passer d’interventions isolées à des systèmes intégrés

Durant sa présentation, Mme Teixeira a expliqué clairement qu’aucune intervention, à elle seule, ne peut résoudre le problème de l’itinérance.

Si le logement est essentiel, il ne suffira pas à régler la situation, qui s’améliore néanmoins lorsque d’autres soutiens sont mis en place – soins de santé, aide juridique, stabilité du revenu et interventions ciblées pour répondre à des besoins précis.

S’inspirant des approches de santé publique, la spécialiste fait valoir que des progrès durables exigent des investissements à l’échelle des systèmes. Il faut agir pour prévenir l’itinérance, trouver et soutenir les personnes à risque, et offrir des options efficaces à celles en situation d’itinérance. L’idée n’est pas de choisir entre ces approches, mais d’en assurer la coordination entre organisations, secteurs et ordres de gouvernement.

Elle ajoute que c’est souvent là que le bât blesse : « Les gouvernements investissent massivement dans des politiques et des services de première ligne, mais peu dans les mécanismes qui en assurent la cohérence : objectifs communs, collecte et analyse de données, boucles de rétroaction, soutien à la mise en œuvre et apprentissage continu ».

La ville de Houston offre un bon exemple : des organismes publics, des prestataires de services, des bailleurs de fonds et des organismes communautaires ont travaillé ensemble pour atteindre des objectifs communs, et ont coordonné le financement, le traitement des données, la prestation des services et les indicateurs de réussite. Avec pour résultat une intervention plus cohérente et des retombées plus percutantes.

Sans ce type d’arrimage, des programmes bien conçus peuvent se chevaucher, voire entrer en concurrence. Savoir ce qui fonctionne ne suffit pas : encore faut-il mettre en place des systèmes capables d’apprendre, de s’adapter et d’orienter les ressources là où elles auront le plus d’impact à long terme.

Comprendre à quoi ressemblent de véritables progrès – et pourquoi ils prennent du temps

Pour Mme Teixeira, le succès ne tient pas nécessairement à l’amélioration des programmes : il se traduit surtout par une baisse de l’itinérance, des interventions plus rapides en situation de risque, et des épisodes d’itinérance plus courts et moins fréquents. En fin de compte, il faut passer de la gestion de crise à la prévention.

Les progrès sont rarement linéaires, et le changement exige du temps, même lorsque les données sont limpides.

Pour illustrer son propos, elle s’appuie sur un exemple tiré du domaine de la médecine. À Vienne, au XIXe siècle, le médecin Ignaz Semmelweis a découvert que le lavage des mains réduisait considérablement les décès dans les maternités. Cette mesure a eu des effets immédiats, mais son adoption a été lente : il a fallu des décennies pour qu’elle se répande.

On observe ici la même dynamique : les données probantes montrent ce qui fonctionne, mais les systèmes, les comportements et les mentalités évoluent lentement.

Parce qu’ils sont à la fois culturels et techniques, les progrès exigent d’arrêter de travailler en vase clos et de reconnaître que l’itinérance constitue une responsabilité collective.

La compréhension du public joue ainsi un rôle déterminant. Les comportements face à des enjeux comme le tabagisme ont été modifiés grâce à de vastes campagnes combinant communication, politiques publiques et aménagement de l’environnement bâti. Une approche similaire pourrait inciter les gens à considérer l’itinérance non plus comme un problème distinct, mais comme une réalité influencée par des systèmes et, par conséquent, évitable.

Mme Teixeira précise que ce travail ne relève pas uniquement des gouvernements et des prestataires de services. Les réseaux communautaires, les organisations sportives et les groupes confessionnels ont tous un rôle à jouer pour rejoindre directement les personnes vulnérables, et repenser le partage des responsabilités.

L’approche du centre, « Doing good, better » (« faire le bien, encore mieux »), consiste à passer du savoir à l’action, à tous les niveaux et simultanément. C’est un travail complexe. Mais, comme le rappelle Mme Teixeira en citant Nelson Mandela : « Ça semble toujours impossible, jusqu’à ce que ce soit fait. »

À propos de l’événement

La visite de Mme Teixeira s’inscrivait dans le cadre de la série Collaboration internationale sur l’innovation en logement et en itinérance, une initiative qui rassemble à Ottawa des chercheuses et chercheurs de calibre mondial afin d’arrimer les données canadiennes et internationales à l’action locale menée sur des enjeux pressants.

La série est propulsée par le Bureau de la recherche et de liaison en matière de politiques publiques (BRLPP) et par le Forum pour le dialogue Alex-Trebek sur les politiques publiques, une initiative du Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l'innovation (CVRRI). Le BRLPP aide l’Université à apporter des solutions opérantes aux enjeux de politiques complexes et à éclairer les politiques publiques du Canada comme d’ailleurs dans le monde.

Cette série est présentée par le Laboratoire éphémère de l’Université d’Ottawa sur le logement et l’itinérance et par le Centre de recherche sur les services éducatifs et communautaires  (CRSEC), en partenariat avec l’équipe de Stéphanie Plante, conseillère municipale de la Ville d’Ottawa, et l’Alliance to End Homelessness Ottawa (lien en anglais seulement).