L’importance de sa contribution au domaine lui vaut le Prix d’excellence en recherche en francophonie du Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l’innovation de l’Université d’Ottawa.
Quand le fait français minoritaire devient un enjeu de santé
L’égalité, les langues officielles du Canada ainsi que la santé et le mieux-être des collectivités sont les moteurs principaux de la chercheuse Louise Bouchard.
Combien de francophones vivent en situation minoritaire en Ontario? Dans quelles conditions sociales et territoriales vivent ces personnes? Quel est leur état de santé? Ont-elles un accès équitable aux services de santé?
Une autre question à trois volets s’impose : où sont les données permettant de répondre à ces questions, qui peut y accéder et comment les mobiliser pour agir?
Sociologue de la santé et professeure émérite à l’Université d’Ottawa, Louise Bouchard a consacré une grande partie de sa carrière à ces questions. Ses recherches se sont articulées autour de quatre grands enjeux : déterminer les besoins des communautés francophones, documenter l’offre et l’accès aux services en français, mesurer les inégalités linguistiques en santé, et mobiliser des données probantes pour éclairer les politiques publiques et la planification des services.
Un angle mort de la recherche en santé
C’est à son arrivée à l’Université d’Ottawa, en 2000, que Louise Bouchard a pris la pleine mesure d’un important vide scientifique.
La santé ne relève pas uniquement de la médecine et de la biologie. Elle est aussi influencée par les conditions sociales, économiques, politiques et institutionnelles dans lesquelles vivent les populations. La sociologue contribue ainsi à inscrire la situation linguistique minoritaire dans l’étude des déterminants sociaux et structurels de la santé.
Son objectif est alors clair : mieux conceptualiser le fait français minoritaire comme une condition susceptible de contribuer aux inégalités de santé et d’accès aux services.
« Dans le contexte canadien, l’enjeu ne se résume pas à la langue parlée. C’est le fait de vivre en français, comme communauté de langue officielle en situation minoritaire, qui importe. La situation linguistique devient alors un marqueur de conditions sociales, territoriales et institutionnelles particulières, susceptibles d’avoir des effets sur la santé et sur l’accès aux services », ajoute-t-elle.
Le défi des données
Mais encore faut-il pouvoir mesurer ces réalités.
Où se trouvent les données sur la santé des francophones et que permettent-elles réellement de documenter? Louise Bouchard a cherché à répondre à cette question en développant un programme de recherche fondé notamment sur l’analyse secondaire des enquêtes de santé de Statistique Canada et des bases de données administratives en santé qui comportent des variables linguistiques.
Étudier une population minoritaire relativement petite comporte toutefois d’importants défis méthodologiques : absence de variables linguistiques dans certaines bases de données, manque de standardisation d’une source à l’autre et taille des échantillons parfois insuffisante pour produire des estimations précises, particulièrement à l’échelle régionale.
Par ailleurs, toutes les données disponibles ne sont pas nécessairement mobilisables pour orienter l’action.
Selon Louise Bouchard, « nos systèmes d’information sur la santé ne permettent toujours pas de documenter l’état de santé des communautés francophones en situation minoritaire, l’offre de services qui leur est destinée et la performance du système de santé à leur égard. Toute évaluation de la performance repose sur une série d’indicateurs. Or, ces indicateurs demeurent beaucoup trop limités pour les francophones, même à l’échelle provinciale et, plus encore, à l’échelle régionale, là où se fait pourtant une grande partie de la planification des services. »
Collecter, créer et mobiliser : des données au service de l’action
Soucieuse de rendre les données réellement utiles à la planification des services et à l’élaboration des politiques publiques, Louise Bouchard a également travaillé à la création d’outils innovants de mobilisation des connaissances.
Parmi ceux-ci figure un prototype de géoportail de la santé permettant de visualiser simultanément des données sur les populations, leur état de santé, l’offre de services et les compétences linguistiques des ressources humaines en santé. Elle a également contribué à la création d’un atlas des populations aînées francophones de l’Ontario, de tableaux de bord interactifs sur les soins de longue durée, ainsi que de plusieurs plateformes numériques de diffusion et d’exploration des données.
Elle a codirigé plusieurs grands réseaux de recherche : le Réseau interdisciplinaire de recherche sur la santé des francophones (RISF), le Réseau de recherche appliquée sur la santé des francophones de l’Ontario (RRASFO) et, aujourd’hui, FORCES-Santé, un observatoire de recherche collaborative et d’études sur la santé et les services consacré à la santé des communautés francophones en situation minoritaire.
Ces contributions ont permis de rendre les données probantes plus accessibles à la communauté scientifique, aux décisionnaires et aux communautés, tout en participant à l’émergence de la santé des francophones en situation minoritaire comme véritable champ de recherche.
Une vision pour l’avenir
Après plus de vingt ans de progrès, la récipiendaire du Prix d’excellence en recherche en francophonie souhaite maintenant franchir une nouvelle étape : doter le Canada d’une infrastructure nationale capable de soutenir durablement la production, l’analyse et la mobilisation des connaissances sur la santé des communautés francophones en situation minoritaire.
Elle plaide désormais pour la création d’un observatoire ou d’un centre d’excellence réunissant données, expertise et pratiques exemplaires à l’échelle du pays. Une telle infrastructure permettrait de mieux exploiter les bases de données existantes, de soutenir la collecte de nouvelles données lorsque nécessaire et de fournir à la communauté de recherche et aux décisionnaires les connaissances nécessaires à la planification des services.
« Nous avons contribué à bâtir un champ de recherche. Le prochain défi est de lui donner les moyens de se développer. Un observatoire bien soutenu nous permettrait de mieux comprendre ce que nous savons, de cerner ce qu’il reste à apprendre, et de produire des connaissances véritablement mobilisables pour l’action. »
Pour Louise Bouchard, ce prix souligne le chemin parcouru, mais rappelle surtout que les communautés francophones ont encore besoin d’une capacité durable de production et de mobilisation des connaissances pour éclairer les décisions qui les concernent.