Au-delà de l’algorithme : appliquer une pensée systémique
Les membres de l’équipe de l’étude sont aussi chercheurs à BORN Ontario, un programme provincial qui possède une vaste expérience de l’utilisation des données et des connaissances pour améliorer l’ensemble du système de soins. BORN dispose d’un laboratoire de recherche en IA, met en place un dossier de santé numérique interopérable et apporte une perspective systémique solide qui va bien au-delà du développement de modèles pour englober des questions d’intégration aux flux de travail, de gouvernance, de transparence et de déploiement à grande échelle.
« Concevoir l’algorithme n’est que la première étape », explique la Dre Christine Armour, chercheuse à l’Institut de recherche du CHEO et codirectrice médicale du programme de dépistage prénatal de l’Ontario, génétique clinique, à BORN Ontario, et cocheffe de l’étude. « Le plus grand défi consiste à en faire un outil du système de santé utilisable, auquel les cliniciens peuvent se fier et qui peut fonctionner en temps réel. »
En soi, cette initiative constitue un solide projet d’IA médicale lié à un besoin réel en soins pédiatriques. Mais elle offre aussi l’occasion de réfléchir à un ensemble plus vaste de questions. Passer de la recherche à l’utilisation dans le monde réel exige d’examiner des enjeux comme l’explicabilité du modèle, la gouvernance des données, les flux de travail, le déploiement à grande échelle, la qualité des données, la stigmatisation, l’équité et la transparence. Grâce à la gestion de données normalisées à l’échelle de la population et à une étroite intégration avec des partenaires cliniques et stratégiques, BORN est bien placé pour soutenir le déploiement équitable de l’IA partout en Ontario, en assurant la gestion des renseignements personnels sur la santé et en tenant compte des risques liés aux biais, à la stigmatisation et à l’accès, tout en concevant des garde-fous qui favorisent l’équité et la confiance.
Un outil adapté à son objectif : le triage, pas le diagnostic
Un modèle peut donner de bons résultats à partir de données historiques, mais son résultat doit apparaître à un moment du parcours de soins où il peut modifier la trajectoire de soins d’un enfant. Les cliniciens doivent avoir assez confiance dans les résultats pour les utiliser. Cela suppose de bien comprendre une distinction essentielle : l’objectif est le triage, non le diagnostic. Comme d’autres outils de dépistage, de la mammographie aux tests de dépistage du cancer colorectal, le modèle n’a pas besoin d’être parfait pour être utile. Il doit simplement offrir un niveau de précision acceptable pour repérer les personnes qui pourraient avoir besoin de soins et les orienter au bon endroit, au bon moment.
Le risque des étiquettes et la nécessité d’une gouvernance
Les implications humaines sont tout aussi importantes que la modélisation. Un signal prédictif peut facilement être perçu comme une étiquette. Si un enfant est signalé comme présentant une « forte probabilité » avant même qu’un clinicien ne l’ait vu, qui voit cette information? Comment est-elle formulée? Reste-t-elle au dossier pour toujours?
La gestion responsable des données en contexte pédiatrique va au-delà du simple respect des exigences habituelles en matière de protection de la vie privée. Elle exige de réfléchir attentivement aux répercussions d’un résultat positif au dépistage afin de réduire au minimum la médicalisation inutile, l’anxiété parentale et la stigmatisation. Un signal de triage doit rester ce qu’il est : un outil pour repérer et accélérer la prise en charge des besoins de soins, plutôt qu’une étiquette durable qui influe sur le parcours scolaire ou social d’un enfant avant qu’un diagnostic officiel ne soit posé. Cela est particulièrement pertinent dans le cas du trouble du spectre de l’autisme, que certaines familles peuvent considérer comme une différence plutôt qu’un trouble.
Équité : risques et possibilités
On ne peut pas présumer de l’équité; elle doit être conçue. Les modèles entraînés à partir de données sur l’utilisation du système de santé peuvent involontairement renforcer les inégalités d’accès déjà présentes dans le système. Les familles qui se heurtent à des obstacles liés à la géographie, à la langue ou à la situation socioéconomique peuvent apparaître différemment dans les données, non pas parce que leurs enfants ont moins besoin de soutien, mais parce que les services leur ont été plus difficiles d’accès.
Il existe toutefois aussi une réelle possibilité de faire progresser l’équité. À l’heure actuelle, la reconnaissance des signes et symptômes ou les pratiques d’orientation peuvent varier grandement selon l’endroit où vit une famille ou le fournisseur qu’elle consulte. Un modèle de prédiction à l’échelle provinciale, fondé sur des données normalisées, pourrait contribuer à démocratiser l’accès à l’expertise. Il pourrait offrir une base cohérente et objective qui aiderait à répartir plus équitablement les normes de soins, en veillant à ce qu’un enfant vivant dans une communauté rurale ait les mêmes chances d’être repéré en vue d’une évaluation précoce qu’un enfant vivant dans un grand centre urbain.
« Nous avons les données et une vision à l’échelle du système », explique Heather Howley, directrice de la recherche à BORN. « La première question n’est pas seulement de savoir si un algorithme fonctionne, mais comment concevoir un outil qui pourra être utilisé dans tout un système de soins. »