Un modèle révolutionnaire de prévention du suicide, fondé sur l’aide à mourir

Média
Salle de presse
Faculté des sciences sociales
Recherche et innovation
Femme se tenant la tête entre les mains
Les travaux d’Alexandre Baril se situent à la croisée des études de genre, queer, trans, du handicap/crip/mad, de la gérontologie critique et de la suicidologie critique. Ce professeur agrégé à l’École de travail social de la Faculté des sciences sociales explique dans son nouvel ouvrage son approche radicale de l’aide aux personnes suicidaires, rompant avec le modèle actuel de prévention du suicide qui, selon lui, fait plus de mal que de bien.

Nous lui avons posé quelques questions au sujet de son livre, Undoing Suicidism: A trans, queer, crip approach to rethinking (assisted) suicide.

Question : Vous affirmez dans votre livre que les personnes suicidaires subissent l’oppression invisible du suicidisme structurel. Pouvez-vous nous en dire plus?
Alexandre Baril : J’ai forgé le terme « suicidisme » pour désigner un système d’oppression dans lequel les personnes suicidaires vivent de multiples formes d’injustice et de violence. Dans notre société, les personnes qui expriment des idéations suicidaires sont très souvent soumises à des traitements inhumains, qui ont pour but de leur sauver la vie à tout prix. On ne compte plus les histoires horribles de personnes hospitalisées et médicamentées contre leur gré, menottées et abattues par la police, congédiées, chassées des universités, ou qui se voient retirer leurs droits parentaux. C’est pourquoi tant de personnes suicidaires se murent dans le silence et passent à l’acte sans demander de l’aide.

Pire encore, les services de prévention du suicide font plus de mal que de bien. En réalité, au lieu de prévenir les suicides, ces services en augmentent souvent le nombre. C’est particulièrement manifeste dans les groupes marginalisés comme les personnes autochtones, racisées, sans-abri, pauvres, queer, trans, handicapées, neurodivergentes et vivant avec des enjeux de santé mentale, pour qui les interventions en prévention du suicide augmente la violence raciste, colonialiste, classiste, sexiste, hétérosexiste (ou homophobe), cisgenriste (ou transphobe), capacitiste ou saniste vécue. Je soutiens dans mon livre que les personnes suicidaires sont opprimées par le suicidisme et que cette oppression demeure sous-théorisée.

Q. : Donc, le soutien actuel aux personnes suicidaires est inefficace. Pourquoi?
A. B. : Les statistiques sur le suicide sont relativement stables depuis des décennies et ne montrent pas de véritable amélioration. Malgré les multiples stratégies déployées et les milliards de dollars injectés dans des campagnes de sensibilisation, des études confirment que les personnes vraiment déterminées à se donner la mort mettent leur plan à exécution sans appeler à l’aide. Bref, les stratégies de prévention ne produisent pas les résultats escomptés.

Dans mes travaux, j’ai constaté que les services de prévention n’atteignent pas leurs cibles, car les personnes suicidaires ne se sentent pas en sécurité de demander de l’aide. Craignant les conséquences du suicidisme, c’est-à-dire les torts qu’elles pourraient subir en révélant leur intention suicidaire, elles ne partagent leur détresse à personne puisqu’elles ne se sentent pas bien soutenues.

Profil d'Alexandre Baril
Université d'Ottawa

« Pour vraiment aider les personnes suicidaires, en particulier celles qui sont les plus déterminées à mourir et qui complètent leur suicide, nous devons reconnaître que nous faisons tout de travers. »

Alexandre Baril

— Professeur agrégé à l’École de travail social de la Faculté des sciences sociales

Université d'Ottawa

Q. : Vous prétendez qu’on pourrait mieux prévenir des suicides en offrant l’aide à mourir. Comment? A. B. : C’est l’idée la plus radicale de mon livre : concevoir le suicide comme un droit positif, ce qui implique d’accompagner les personnes suicidaires dans leur désir de mourir en leur offrant la possibilité du suicide assisté. Je préconise une stratégie suicide-affirmative, qui pourrait sauver plus de vies que les stratégies de prévention courantes.

Dans une telle stratégie non-stigmatisante, les personnes suicidaires pourraient parler plus librement et bénéficier d’un accompagnement pour éclairer leur décision finale de vivre ou de mourir. En ouvrant des voies de communication avec ces personnes qui, à l’heure actuelle, ont peur d’exprimer leur détresse, on pourrait faire chuter radicalement les taux de suicide, en particulier dans les groupes marginalisés.

Et la minorité de personnes qui, au bout du compte, choisiraient le suicide assisté, échapperaient à une fin violente dans la solitude. De plus, le processus relationnel d’accompagnement vers la mort serait moins traumatisant pour la famille et les proches.

Q. : Si cette vision se réalisait, quelles en seraient les retombées, selon vous? De quelle façon influencerait-elle les personnes qui entretiennent des idéations suicidaires?
A. B. : J’ai une vision radicale de déstigmatisation du suicide. Les slogans des services de prévention invitent les personnes suicidaires à parler et à demander de l’aide. Mais leur message est paradoxal, car les personnes qui acceptent d’exprimer leur détresse subissent souvent des torts, des traitements forcés ou des violations de leurs droits sous prétexte de les sauver d’elles-mêmes, parce que le suicide n’est jamais une option.

Je considère, au contraire, que le suicide peut être un choix longuement mûri dans le cadre d’un processus assisté où toutes les possibilités sont envisagées et soigneusement pesées pour en arriver à une décision éclairée. Si on élimine la violence suicidiste que font subir les services de prévention, et qu’on la remplace par un accompagnement pouvant mener au suicide assisté après mûre réflexion s’il s’agit de la meilleure décision dans ce cas précis, les personnes suicidaires pourraient en toute confiance demander de l’aide et parler de leur détresse. Ma vision est axée sur la personne, et non sur la vie elle-même. Au lieu de mourir seules sans avoir au préalable demandé de l’aide autour d’elles, les personnes suicidaires seraient accompagnées, prendraient leur décision après avoir soigneusement pesé le pour et le contre, informeraient leur famille et leurs proches et se prépareraient à mourir.

Q. : Ce modèle a-t-il été appliqué avec succès ailleurs dans le monde?
A. B. : Il n’existe pas de modèle de ce genre à l’heure actuelle. De tout temps, des philosophes et des spécialistes de la bioéthique ont défendu le droit au suicide, mais toujours comme un droit négatif. D’autres reconnaissent le droit positif de mourir, mais seulement pour les personnes souffrant d’un handicap ou d’une maladie.

Dans mon travail, je pose la question suivante : pourquoi accordons-nous l’aide à mourir à des personnes qui, dans la grande majorité des cas, veulent obtenir de meilleures conditions pour vivre, alors que nous la refusons à des personnes qui veulent mourir, les obligeant à passer à l’acte dans la solitude et dans d’atroces conditions? Si ma vision est adoptée, nous entrerions dans un monde socialement, politiquement et juridiquement très différent de celui que nous connaissons. C’est une idée qui sort des sentiers battus et qui invite à revoir radicalement notre conception du suicide et de l’aide à mourir.

Q. : C’est le soutien aux personnes transgenres qui vous a inspiré cette idée. Pouvez-vous nous expliquer ce parallèle?
A. B. : Ma stratégie suicide-affirmative, qui accorde le droit positif au suicide assisté aux personnes qui veulent mourir, est certes novatrice, mais elle prend racine dans la stratégie transaffirmative, qui repose sur le soutien axé sur l’autonomisation des personnes trans, et non pas le contrôle et la surveillance. Ma stratégie se fonde sur l’autodétermination, le consentement éclairé et la réduction des méfaits. Au lieu d’essayer de guérir les personnes trans de leur transitude ou les personnes suicidaires de leur suicidalité, il faut leur offrir un cadre où elles se sentent en confiance, où elles peuvent parler librement de leur réalité et envisager plusieurs possibilités.

Il faut opérer un changement de paradigme pour passer de la prévention à l’accompagnement. Comme la stratégie transaffirmative, l’approche suicide-affirmative propose un modèle de soin et de soutien à travers le consentement éclairé, en prenant pour acquis que la personne experte pour prendre la décision d’effectuer une transition, dans ce cas-ci de la vie à la mort, est la personne qui prend la décision.

La théorisation du suicidisme et la reconnaissance des droits des personnes suicidaires en sont actuellement au stade où les personnes trans étaient quant à la reconnaissance de leurs droits dans les années 1930. En fait, il faut tout imaginer, théoriser et transformer, comme c’était le cas pour la reconnaissance des personnes trans il y a des décennies, quand la faire une transition de sexe/genre était interdite. Mes travaux sont un premier pas dans cette direction. J’espère qu’ils susciteront une plus grande ouverture à voir le suicide, assisté ou non, d’un autre point de vue : celui des personnes suicidaires.

Baril, Alexandre (2023). Undoing Suicidism: A trans, queer, crip approach to rethinking (assisted) suicide, préface par Robert McRuer, Philadelphie, Temple University Press, 334 pages.

Lancement en ligne : Le vendredi 26 mai 2023 de 12 h à 13 h, heure avancée de l’Est (HAE). Inscrivez-vous sur Zoom.

Demandes médias: [email protected]