Madeleine Thien : écouter sa voix intérieure

Publié le dimanche 27 novembre 2016

Madeleine Thien, debout à côté d’une étagère remplie de livres, dont son roman Do Not Say We Have Nothing.

L’écrivaine en résidence Madeleine Thien à propos de son expérience à l’Université à l’automne 2016 : «Parfois, les étudiants m’apportent un texte, parfois ils veulent seulement discuter. Je pense que le mentorat un à un est une expérience privilégiée. Je suis enchanté de pouvoir être ici.» Photo : Andrea Campbell

Cet automne, le Département d’English de l’Université d’Ottawa accueillait Madeleine Thien comme écrivaine en résidence. Pendant son séjour parmi nous, la romancière a remporté le prix Scotiabank Giller et le prix littéraire du Gouverneur général pour Do Not Say We Have Nothing, son roman qui lui a également taillé une place parmi les finalistes du prestigieux Man Booker Prize. Entre les remises de prix et son mentorat auprès des étudiants en création littéraire, Madeleine Thien a trouvé le temps de répondre aux questions de Kelly Haggart de la Gazette.

Couverture du roman, Do Not Say We Have Nothing, par Madeleine Thien

Comment vivez-vous cette période de récompenses littéraires?

Tout est arrivé tellement vite! Je suis absolument ravie pour le livre, mais en même temps, je suis complètement abasourdie. Non pas parce que je ne crois pas que le roman mérite toute cette reconnaissance, mais parce que d’habitude, la publication de mes livres ne se déroule pas de cette façon. J’ai vu mes livres précédents apprivoiser tranquillement quelques lecteurs. Je pouvais ensuite m’en détacher.

Qu’avez-vous lu en faisant vos recherches?

Les livres les plus importants ont été ceux de l’historien Jonathan Spence. Il y a eu aussi ce livre incroyable de Sheila Melvin et Jindong Cai intitulé Rhapsody in Red: How Western Classical Music Became Chinese, et celui d’Alex Ross The Rest Is Noise: Listening to the 20th Century. J’ai lu des biographies de compositeurs de l’époque soviétique comme Shostakovich et Prokofiev à cause des nombreux parallèles avec le contexte de mon roman.

Il existe un volume énorme, The Tiananmen Papers, composé de documents clandestins décrivant en détail ce qui se passait dans le Politburo chinois au moment des manifestations en 1989. J’ai lu également beaucoup de Bertolt Brecht et des poètes comme Bei Dao. Je ne sentais pas que je faisais de la recherche; j’avais le goût de lire ces textes et de réfléchir à ces questions.

Je me suis rendue en Chine à de multiples reprises. J’y suis allée pour la première fois en 2003, longtemps avant d’avoir l’intention d’écrire sur ce pays. Puis, en 2008, j’ai été auteure invitée à l’Association des écrivains de Shanghai pendant trois mois. Je travaillais à ce moment-là sur mon roman sur le Cambodge, Dogs at the Perimeter. J’essayais de retracer la relation de Pol Pot avec Mao et celle de Mao avec l’Union soviétique. Même si j’ai une mère née à Hong-Kong et un père Sino-Malaisien, je n’avais jamais eu l’idée d’écrire sur la Chine auparavant. C’est grâce aux questions qui étaient restées sans réponses après l’écriture de mon roman sur le Cambodge que ce projet s’est imposé à moi.

Quelle critique de Do Not Say We Have Nothing avez-vous aimée particulièrement?

Il y en a deux qui m’ont profondément touchée. La première a été écrite par un professeur de littérature chinoise, Nick Admussen, dans le Los Angeles Review of Books, qui a mis en lumière mon utilisation de la langue chinoise dans le roman.

L’autre compte rendu, paru dans le New York Times, a été écrit par Jiayang Fan, dont la mère était une garde rouge. Jiayang Fan commence par raconter comment sa mère, en voyant pour la première fois un piano, se met à jouer sur les paroles de L’Internationale, dont Do not say we have nothing.

Ce commentaire a confirmé beaucoup de choses. J’aurais été attristée qu’une personne ayant vécu la révolution culturelle trouve que mon livre donnait une fausse représentation de la vie réelle de ces gens. J’aurais vu cela comme une forme d’échec de mon processus de création. Certaines critiques parues en Asie étaient aussi très touchantes.

Avez-vous un message à transmettre aux jeunes écrivains?

Les jeunes ont plus de liberté qu’ils veulent bien le croire. La vingtaine est une période très intéressante. Elle coïncide avec l’entrée dans l’âge adulte de pair avec un tourbillon d’émotions et d’expériences intenses. C’est une période où il est facile de se faire enrégimenter par la société, qui vous dit comment penser, comment paraître et comment exister. Les jeunes qui font ce choix ont une idée très limitée de la liberté. En réalité, ils ont accès à tellement plus. Pour cela, il faut écouter sa voix intérieure, qui est souvent dissonante par rapport aux diktats de la société.

Notre monde intérieur est sans fin. Il laisse libre cours aux questionnements, aux émotions contradictoires et aux vérités discordantes parce que rien ne nous force à parvenir à une conclusion. C’est de là qu’émergent les meilleurs écrivains. À partir du moment où vous avez des certitudes ou que vous parlez dans la langue de la société, vous faites taire une partie de vous-même et ce processus est très difficile à arrêter. J’aime le poème de Bei Dao, cet auteur chinois que je cite souvent dans mon roman. Je pense que les vers « Let me tell you, world/ I do not believe » constituent un très bon point de départ dans la vie.

Finaliste du prix Giller avec Madeleine Thien, Catherine Leroux traduit le roman Do Not Say We Have Nothing pour le Québec et la France. La parution des éditions en langue française est prévue pour 2018.

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