Réflexions de membres de la communauté noire de l’Université d’Ottawa

Publié le vendredi 5 juin 2020

Image de compilation, de gauche à droite, Peter Soroye, Toni Francis et Boulou Ebanda De B'Beri.

La mort récente de George Floyd, assassiné par un policier blanc à Minneapolis, est un autre rappel violent que le racisme anti-Noirs est toujours répandu dans nos sociétés.

Voici un recueil de pensées et de sentiments exprimés par quelques membres de la communauté noire de l’Université d’Ottawa. Ils ont généreusement accepté de partager leurs expériences en ce qui a trait au racisme, ainsi que quelques suggestions pour aider les personnes des autres communautés à devenir de meilleurs alliés de la communauté noire.

Toni Francis avec son fils et sa fille.

Toni Francis (à droite) avec son fils, Noah, et sa fille, Sierra.

Toni Francis
Directrice des relations de travail, Ressources humaines

« … Quand les gens nous verront-ils?

Quand les gens verront-ils mon visage qui sourit, mes grands cils qui battent, ma sueur qui perle, ma peau qui se teinte au soleil, tout comme vous?

Je suis un être humain, tout comme vous.

Nous rêvons d’un avenir meilleur, tout comme vous.

Nous avons des enfants, des mères, des pères, des cousins et des meilleurs amis, qui nous attendent à la maison, tout comme vous.

Nous voulons embrasser, faire des câlins, donner de l’amour et de l’affection, rendre le monde meilleur, tout comme vous.

Je suis fatiguée d’avoir peur d’être heureuse. Tout ce que j’ai vu, c’est la tragédie s’abattre sur moi. Vous m’avez montré que, peu importe les efforts que je déploie, peu importe mon niveau d’éducation, peu importe que je sois douce et docile, peu importe que j’établisse peu de contacts visuels, la violence sera ma fin. Une violence qui vient de vous. Je ne vais pas perdre la vie, vous allez me la prendre. Et lorsque vous me l’enlèverez, lorsque vous verrez la force vitale quitter mon corps, vous penserez que vous avez fait ce qu’il fallait. Ou peut-être pas, mais cela n’aura pas d’importance.

Je me demande s’il a eu peur. J’ai toujours pensé que mourir dans la peur est la pire chose qui puisse arriver. Mais ce qui me dévaste, c’est que peut-être qu’il n’avait pas peur, peut-être qu’il s’y attendait. » [Traduction]

Ce sont les mots de ma fille. Des mots qui ne représentent qu’une partie des sentiments qui l’habitent depuis la dernière semaine. Je commence par les siens parce que je suis paralysée, et sans voix. En voyant cette séquence vidéo du meurtre de George Floyd, ma réaction a été viscérale. Je me suis effondrée sur mon fauteuil, le visage rempli de larmes, ne prononçant que pour seuls mots « J’ai un fils… J’ai un fils noir… ». Je comprenais parfaitement ce que j’étais en train voir. Ce que nous étions tous en train de voir. Des images montrant comment on traite les personnes de couleur… un traitement fondé sur un système et des croyances profondément ancrées qui tentent d’étouffer les voix et de dévaloriser la vie des personnes de couleur.

En tant que mère, je me sens impuissante. J’ai corrigé beaucoup de situations dans ma vie, mais celle-là m’échappe. Entendre un homme mourant demander à respirer et appeler sa maman, comme le ferait mon fils, m’a déchirée jusque dans l’âme. C’est LOURD.

« … Mon privilège de Noir c’est… m’instruire en regardant des vidéos

de guides des Îles.

Mon privilège de Noir c’est…

Apprendre sur Wikipédia pour pouvoir à mon tour enseigner aux enseignants

Plisser les yeux pour tenter de repérer les Maures dans les pages blanchies, javellisées des cours de littérature.

Pique-niquer du côté gauche, stationner le bus qui nous a amenés ici à droite, de sorte de ne rien voir. » [Traduction]

Ce sont les paroles de mon fils. Des mots destinés à refléter son rôle en tant qu’éducateur, son expérience de l’altérité et de l’ignorance volontaire.

Au cours de la dernière semaine, j’ai eu avec mes enfants des conversations qu’aucun parent ne devrait avoir. L’expérience canadienne que nous partageons est jalonnée d’histoires similaires, d’expériences de préjugés et de racisme gravées dans notre système nerveux.

Le récit est le même, malgré la différence d’âge. Ce ne sont pas seulement les souvenirs de presque toutes les expériences qui reviennent en masse, pire encore, ce sont tous les sentiments, la douleur, les questions qui accompagnent chaque expérience. Tout est revenu, superposé, et remplit tous les coins vides de notre esprit. C’est lourd.

Au cours de la dernière semaine, j’ai ressenti de la panique, de l’anxiété, une peur profonde. J’ai été remplie d’une tristesse si profonde que mon estomac en est tout retourné.

Une des choses qui m’inquiète, c’est qu’il aura fallu la vidéo d’un homme noir en train de se faire assassiner pour susciter la plus importante réaction au racisme de notre époque. Le racisme fait partie de notre réalité quotidienne; il constitue une partie profonde de notre réalité commune, américaine, canadienne et autre. J’espère que nous le comprenons tous. J’ai peur que notre condition humaine, qui nous afflige d’une mémoire volatile, nous amène à tout oublier lorsque les choses se calmeront… J’espère qu’elles calmeront. Bien que je ne puisse pas imaginer que notre réaction soit moindre. Il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il y ait une crise pour passer à l’action et réclamer des changements haut et fort.

Lorsque nous aurons fini de regarder ce que les autres sont en train de faire, j’espère que chacun d’entre nous se réengagera et renouera avec le contrat social qui nourrit le fonctionnement de notre société. En tant que membres de la communauté universitaire, j’espère que nous contribuerons à créer une atmosphère universitaire et de campus où les étudiants noirs de l’université ont moins d’explications à donner sur ce qu’ils demandent et ce qu’ils font. J’espère que chacun de nous prendra le temps d’écouter et d’approfondir notre compréhension collective d’une histoire qui a fait que des personnes voient leur bonheur s’évaporer entre les mains d’autres personnes qui ne savent rien d’eux. J’espère que nous éviterons de nous cacher dans les espaces qui nous aveuglent des commentaires quotidiens, des omissions et de l’absence de représentation qui limitent les changements que je sais possibles.

Soyez des alliés et participez à ce changement :

  • L’alliance, c’est aussi la participation de Blancs à la conversation, qui expriment leur expérience et leur compréhension du racisme.
  • Faites vos propres recherches. Les personnes de couleur dans votre vie ne peuvent pas être votre seule source d’information et elles ne devraient pas l’être. Lisez sur l’histoire des Noirs et découvrez à quel point les conséquences du racisme peuvent être multiples, et de quoi est constituée l’expérience des Noirs.
  • Lorsque des personnes autour de vous tiennent de propos racistes ou démontrent des préjugés inconscients, dites-le-leur de façon respectueuse. Nous avons tous des préjugés, y compris plusieurs dont nous ne sommes pas toujours conscients.
Portrait de Peter Soroye.

Peter Soroye
Doctorant en biologie

Récemment, quelqu’un m’a demandé s’il était difficile d’être Noir en ce moment. Ma réponse a été immédiate : il n’y a rien de difficile à être Noir. En fait, il n’y a rien de mieux. Il n’y a rien de mieux que d’avoir un héritage et une culture si riches. Il n’y a rien de mieux que la passion, l’amour et le soutien que la communauté noire témoigne à ses membres. Le plus difficile, c’est d’être Noir dans la société dans laquelle nous vivons.

Ayant grandi dans le nord de l’Ontario, mes frères, mes sœurs et moi avons été habitués à être les seuls enfants noirs de notre école et à être victimes de racisme, et de l’ignorance et des stéréotypes qui en découlent. Lorsque je suis venu étudier à l’Université d’Ottawa, d’abord au premier cycle, puis pour un doctorat en biologie, j’ai été (et je reste) stupéfait de voir à quel point la communauté noire et la communauté de personnes de couleur sont si accueillantes.

Mais malgré cela, il est devenu évident que, comme pour la plupart des établissements canadiens, il y avait toujours une forme profonde de racisme systémique à l’Université d’Ottawa. Pour ceux qui en doutent, il y a eu plusieurs incidents de racisme très publics sur notre campus au cours des deux dernières années, et d’innombrables témoignages de la communauté noire dans les assemblées publiques antiracistes de l’Université, qui attestent de la gravité du problème.

Le problème est clair, mais il n’y a pas de solutions faciles. Les récentes manifestations aux États-Unis qui ont fait suite aux meurtres de Noirs par des policiers montrent comment la communauté noire se bat pour mettre fin au racisme systémique au Canada et aux États-Unis. Dans ce combat, nous avons besoin d’alliés. Nous avons besoin d’alliés qui comprennent comment écouter et amplifier la voix de la communauté noire, plutôt que de l’étouffer. Nous avons besoin d’alliés qui ne se cachent pas derrière des « relativismes » et qui comprennent que le changement sera difficile pour eux également. Nous avons besoin d’alliés qui comprennent leur privilège et savent que l’intersectionnalité ne peut être ignorée. Nous avons besoin d’alliés qui comprennent que remédier au racisme ne signifie pas de remédier aux Noirs, mais bien de réparer notre société. Ce travail devrait commencer par ceux qui en bénéficient le plus.

En apprendre davantage sur Peter Soroye, ses recherches et ses importantes contributions à la science de la conservation.

Portrait de Boulou Ebanda De B’Beri.

Boulou Ebanda De B’Beri

Professeur titulaire, Département de communication, Faculté des arts
Directeur et fondateur du Laboratoire des médias audiovisuels pour l’étude des cultures et des sociétés multiculturelles

Une des raisons les plus importantes, surement la plus importante pour moi, est de montrer par l’exemple plutôt que de seulement parler pour parler. 

Montrer par l’exemple est d’accepter que nous vivons désormais dans une société multiculturelle qui demande que nous soyons ouverts à « l’Autre ». Malheureusement, nos sphères de décisions sont encore fondamentalement dominées par un seul groupe d’individus, des blancs, qui chantent souvent à tout bord de champs qu’ils sont pour la diversité et pour le changement, mais qui ne font absolument rien mettre ces éléments en pratique. Notre institution est un bel exemple dans ce sens. 

Il faudra donc un engagement réel et véritable des décisionnaires de notre société pour la diversité, car quand nos enfants constateront qu’ils pourront recevoir un bon service d’une personne différente de lui ou elle, cet acte en soi vaut de l’or, puis qu’il contribuera, dès cet instant à faire tomber des barrières raciales qui minent notre société. 

Plusieurs parents se demandent d’ailleurs comment aborder la question du racisme avec leurs enfants. Il faut savoir que les enfants sont prêts à en parler, ce sont bien souvent les parents qui évitent la discussion. 

Commençons par dire la vérité et aborder les choses de manière claire, tout en s’adaptant au langage de nos enfants, selon leur âge. Généralement, on leur demandera de nous dire ce qu’ils ont vu, ce qu’ils en comprennent, ce qu’ils ont ressenti et ce que ça représente pour eux. C’est à partir de ces mots-là qu’on peut entamer une véritable conversation. Il ne faut surtout pas dire que le racisme n’existe pas, car il existe. La rectitude politique et la négation de la gravité de la situation ne sont pas de bonnes stratégies, soyons honnêtes, il faut que l’enfant comprenne que cela nous touche aussi profondément. Demandons-leur ce qu’ils pensent qu’on devrait faire pour éliminer le racisme, qui est une réelle pandémie, une maladie qui existe depuis des siècles dans notre société.

Nous vivons dans un monde fondamentalement basé sur la race, mais nous plantons notre tête dans le sable quand on dit que ce n’est pas un problème. Elle est au cœur de tout ce que nous avons construit comme économie, de tout ce que nous avons construit comme identité. De tout de ce que nous sommes finalement! Il est important de commencer les conversations en disant que parfois, dans l’histoire, les humains ont fait des erreurs en classifiant les êtres humains et que cela est resté dans les rapports entre les uns et les autres. Il faut oser dire aux enfants que ce policier qui a posé son genou sur cet homme qui est mort ne le considérait pas comme un homme parce que, dans l’histoire, il a toujours été considéré comme une propriété.

Il faut éduquer les enfants avec la vérité historique. C’est ainsi que nous guérirons.

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