Célébrer l’histoire et la culture haïtiennes à travers l'art de Laurena Finéus

Publié le vendredi 5 février 2021

Portrait de Laurena Finéus assise à côté d'une de ses œuvres d'art

Crédit photo : François Mittins

Enfant unique élevée à Gatineau par sa mère et sa grand-mère, Laurena Finéus a grandi en s’abreuvant des récits de son aïeule. Cette dernière a quitté Haïti dans les années 1970 pour offrir une nouvelle vie à sa famille, mais avait dû laisser ses enfants sur l’île avec d’autres membres de sa famille jusqu’à ce qu’elle ait les moyens de les faire venir au Canada.

La grand-mère de Laurena avait déniché un emploi comme nounou dans une famille canadienne. Elle envoyait ses économies en Haïti, ce qui a permis aux sept oncles et tantes de Laurena d’immigrer au nord. Cette histoire remplit Laurena de gratitude envers sa famille et lui insuffle un sentiment de responsabilité à accomplir de grandes choses. Elle était donc nerveuse à l’idée d’annoncer à ses proches son choix d’étudier les arts visuels à l’Université d’Ottawa.

« Je ne voulais pas les inquiéter, ni les décevoir, parce qu’elles ont vraiment travaillé fort pour que je puisse être là où je suis », dit-elle. « Les arts visuels, c’est ce qui me parle le plus depuis toujours, mais je savais qu’une carrière dans ce domaine, c’est très dur, encore plus pour une femme de couleur. J’ai travaillé trois fois plus fort dès ma première année universitaire et je souhaitais que ma grand-mère, qui a déjà 90 ans, puisse voir les fruits de mon travail. »
 

Portrait de la famille de Laurena

Famille, acrylique sur toile, 2017

Il s’est avéré que sa mère et sa grand-mère l’ont vivement encouragée. Au début du mois de mars 2020, juste avant que la pandémie éclate, Laurena a présenté sa première exposition solo à la Galerie 115 de l’Université d’Ottawa. Elle a documenté les moindres détails de l’exposition pour faire vivre l’expérience à sa grand-mère qui n’est plus très mobile.

« J’ai mis tout mon cœur dans cette exposition. La soirée du vernissage m’a marquée, parce qu’elle m’a aidée, en tant qu’artiste, à voir que c’est assurément là que je me sens le plus confiante et accomplie. »

Mise à nue forcée : une contre-histoire d’Haïti

L’exposition, intitulée Mise à nue forcée, était inspirée par un extrait du mémoire littéraire Failles, de l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens. Dans ce passage, l’auteure traite du séisme qui a tué 300 000 personnes le 12 janvier 2010 et qui a transformé la ville de Port-au-Prince en un monceau de décombres; elle y critique la façon dont les médias ont dépeint la catastrophe, en faisant défiler des images de carnage et de corps haïtiens dénudés. Ces images ne faisant que renforcer le stéréotype néfaste de l’Haïtien vulnérable et primitif qui a besoin d’être secouru. Selon elle, ce que ces images dévoilaient en vérité, c’est la situation socioéconomique d’un pays ravagé par la colonisation et l’exploitation néolibérale.

« Il y a toujours eu cette conception qu’Haïti est une république de sauvages, car ce pays a été la première république noire; ce fut le premier peuple d’esclaves à s’affranchir de l’esclavage », ajoute Laurena. « J’ai donc nommé mon exposition ainsi parce que c’était une façon pour moi de faire une mise à nue d’Haïti, de présenter le pays de façon plus vaste et dynamique. Je vais à l’encontre des idées reçues pour présenter non seulement l’histoire et la riche culture du pays, mais aussi ce qu’Haïti représente pour moi. »

Pour explorer les nombreuses facettes de l’identité haïtienne, Laurena s’inspire de différentes sources : images d’archives, documentaires sur Haïti et la diaspora haïtienne, photos grappillées dans ses albums de famille… Ses toiles mettent souvent en scène des personnages historiques et font référence au Kanaval (« carnaval » en créole haïtien), une célébration annuelle qui dure plusieurs semaines, jusqu’au Mardi gras. Parfois, pour lier le passé d’Haïti à son propre présent, l’artiste intègre un membre de sa famille dans un événement historique.

« Puisque j’ai vécu au Canada toute ma vie, c’est à travers les yeux de ma mère et de ma grand-mère que j’ai connu Haïti. J’ai pris le temps de découvrir l’histoire du pays et ses personnages historiques, de comprendre comment la civilisation haïtienne a évolué au fil du temps, et ça m’a beaucoup aidée à me positionner. En tant que diaspora, on est toujours en train de flotter entre deux mondes. Et moi, en tant qu’artiste, j’avais toujours cette dualité en tête, et cette pensée : est-ce que je peux vraiment parler d’Haïti sans jamais y avoir été? J’ai presque peur de parler de cette partie de moi, parce que je ne l’ai pas vraiment vécue, mais en même temps, ça fait partie de mon identité. »

Laurena nous présente ci-dessous deux des œuvres qui ont figuré dans son exposition. Aujourd’hui, elles font partie de la collection d’œuvres d’art de la Ville d’Ottawa, et on peut les trouver à la galerie Karsh-Masson, à l’hôtel de ville.

If I Was President

Œuvres d'art « If I was President » de Laurena Finéus

Huile et acrylique sur bois, 48x60’’ (122 cm X 152 cm), 2019. Collection d’art de la Ville d’Ottawa

Le titre de l’œuvre est inspiré d’une chanson du musicien haïtien, et ancien membre des Fugees, Wyclef Jean, dans laquelle il décrit le cycle précaire de la vie politique en Haïti. Le refrain, en particulier, évoque le danger des relations de pouvoir inégales imposées par l’État et le rôle ridicule qu’y jouent les dirigeants.

« If I was president, I’d get elected on Friday, assassinated on Saturday, buried on Sunday and then I’d go back to work on Monday. If I was president. »

L’homme vêtu de blanc est Jean-Bertrand Aristide, le premier président élu démocratiquement en Haïti, dont l’élection a été marquée par la controverse : implication suspecte des États-Unis et assassinat par l’armée de plusieurs Haïtiens vraisemblablement opposés à sa victoire.

Le personnage à gauche d’Aristide, costumé de la tête aux pieds, est Michèle Bennett, ancienne première dame d’Haïti et femme du défunt dictateur Jean-Claude Duvalier. Elle est reconnue pour son énorme influence en coulisses sur la vie politique haïtienne. Son visage caché fait allusion au rôle silencieux et à l’exclusion des femmes dans le monde politique caribéen.

Le costume fait référence au Carnaval haïtien et représente le contexte socioculturel de l’œuvre. Cet événement d’origine coloniale est une réappropriation haïtienne de Mardi gras, une fête créée par les colons français et initialement interdite aux esclaves. Après la révolte de 1804, la fête est devenue un symbole de décolonialité en Haïti et au sein de la diaspora haïtienne.

Les soldats qui marchent à l’arrière-plan vers l’enseigne de « Duvalier Ville » font allusion à l’image loufoque d’Haïti et à la vision limitée de son futur que semblent avoir plusieurs politiciens, dont Duvalier. Ils rappellent également la terreur qu’a fait régner l’armée sur Haïti pendant des décennies par le biais de nombreux coup d’État et guerres civiles. On y voit donc représenté un constant combat entre différents partis qui aspirent à la souveraineté absolue.

Papa Machete

Œuvre d'art « Papa Machete » de Laurena Finéus

Acrylique et huile sur bois, 48x60’’ (122 cm X 152 cm), 2019. Collection d’art de la Ville d'Ottawa

Cette œuvre représente la résistance et la ténacité de l’esprit haïtien. La machette était utilisée durant la période d’esclavage en Haïti pour couper les cannes à sucre.

Le personnage de Papa Machete m’a été inspiré par un court documentaire, réalisé par Jonathan David Kane en 2014. Il y est question d’un homme du nom d’Alfred Avril (surnommé Papa Machete), qui pratique un art martial purement haïtien que lui a enseigné son père et qu’il a enseigné à son tour à ses descendants. Cet art martial et des techniques d’escrime ont été utilisés contre les colons français durant la révolte de 1804.

Alfred Avril est un symbole de liberté et d’honneur. Son combat est celui du peuple contre toutes les forces étrangères qui continuent à s’immiscer dans la politique sur les terres haïtiennes. Cette œuvre rend hommage à tous ceux et celles qui se sont battus pour la libération de la première république noire au monde : Haïti.

La scène se déroule dans un port haïtien durant l’embargo américain de 1991. La référence visuelle d’origine représente la dernière cargaison de nourriture en provenance des États-Unis après l’élection controversée de Jean-Bertrand Aristide. Le coq représente le Fanmi Lavalas, le parti politique de ce premier président démocratique d’Haïti après 40 ans de dictature duvaliériste. L’officier que Papa Machete combat se trouve à être Raoul Cédras, l’ancien chef de l’armée à la tête du coup d’État de 1991.

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