Un doctorant qui prédit l’extinction des espèces

Publié le jeudi 6 février 2020

Portrait de Peter Soroye

À l’image d’un bourdon qui butine de fleur en fleur, Peter Soroye est passé par la médecine avant de s’orienter vers la biologie. Son amour de la science et des animaux l’a mené à faire des études en science de la conservation à l’Université d’Ottawa.

Il est maintenant l’auteur principal d’un article qui vient de paraître dans la revue Science, où il explique pourquoi les changements climatiques entraînent l’extinction des bourdons et décrit la méthode servant à prédire avec précision les endroits où les abeilles prospéreront et où elles auront du mal à survivre.

Le plus intéressant, c’est que cette méthode peut servir à prédire l’extinction causée par les changements climatiques chez toutes les espèces animales.

L’étude, qui porte principalement sur le déclin des populations de bourdons en Amérique du Nord et en Europe, est le fruit d’une collaboration entre Peter Soroye, Jeremy Kerr, professeur de biologie à l’Université d’Ottawa, et Tim Newbold, chercheur à l’University College de Londres.

L’équipe de recherche, que le doctorant appelle affectueusement « les Avengers de l'écologie », a proposé le concept de cette étude lors d’un « remue-méninges mémorable » la fin de semaine de l’Action de grâces de 2017.
 

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Un baume sur l’extinction des bourdons

En analysant 115 ans de données géographiques de 66 espèces de bourdons en Amérique du Nord et en Europe, l’étudiant et ses partenaires de recherche ont pu démontrer comment le « chaos climatique » – des décennies de variations de température extrêmes ainsi que des vagues de chaleur et des sécheresses de plus en plus fréquentes – contribuait au déclin alarmant de nos plus importants pollinisateurs.

« Nous avons constaté l’évolution des populations de bourdons en comparant où les abeilles se trouvent maintenant et où elles étaient auparavant, explique le doctorant. Nous avons découvert que les populations disparaissaient dans les régions où les températures avaient grimpé au-delà de celles que les abeilles avaient dû tolérer jusque-là. Connaissant les températures maximales que ces insectes peuvent supporter, nous avons réussi à prédire les changements à la fois pour une espèce et pour des populations entières de bourdons avec une précision étonnante. »

Après avoir analysé environ 500 000 relevés provenant de musées et de programmes de sciences communautaires, l’équipe a constaté qu’au cours d’une seule génération humaine, la probabilité qu’une population de bourdons survive à un endroit donné a diminué en moyenne de 31 %.

« Mais tout n’est pas si noir, explique le professeur Jeremy Kerr, titulaire de la Chaire de recherche de l’Université en macroécologie et en biologie de la conservation. Cette méthode peut nous montrer quelles espèces seront menacées par les changements climatiques et à quels endroits ces risques sont les plus élevés, ou encore à quels endroits les espèces se porteront bien parce qu’elles ont migré vers des régions où les conditions sont plus favorables. Mais surtout, c’est une méthode universelle qui nous permet de déterminer le risque d’extinction de tout organisme vivant. »
 

Un bourdon sur une fleur.

Le Bombus terrestris, également appelé bourdon terrestre, est l'une des espèces de bourdons les plus communes en Europe. (Photo : Jeremy Kerr)

Prédestiné à la conservation

Peter Soroye a appris à aimer la nature dès son plus jeune âge. Originaire de North Bay, en Ontario, il passait beaucoup de temps à l’extérieur et faisait du camping au parc Algonquin avec ses parents et ses jeunes frères et sœurs. Il adorait aussi les documentaires de David Attenborough et se régalait des numéros de National Geographic qu’il trouvait dans la maison.

« Dans ma jeunesse, j’ai lu toutes ces belles histoires sur des gens et des lieux exotiques, mais j’étais vraiment conscient qu’ils ne seraient peut-être plus tous là au moment où j’aurais la chance de les voir, raconte-t-il. C’est l’une des raisons qui m’ont poussé à me réorienter vers la biologie à l’université. Ce que je veux vraiment, c’est contribuer à réparer les choses de manière plus immédiate grâce à la conservation appliquée, en apportant des solutions sur le terrain et dans les politiques, et en trouvant des moyens de renverser la vapeur dans tous les cas de disparition d’espèces. »
 

Peter Soroye avec un afro encourageant les Gee-Gees lors d'un match Panda

Peter Soroye, surnommé Puffy Pete, encourageant les Gee-Gees au match Panda en 2016.

Les modèles sont d’importants facteurs de motivation

« La science peut devenir épuisante, constate le doctorant. On passe tellement de temps à faire des recherches pour finalement découvrir qu’on s’est trompé. C’est parfois éprouvant, et ça ne semble pas toujours productif. »

Quand il a le cafard, il écoute un épisode de Planète Terre ou un autre documentaire sur la nature pour se rappeler ce qu’il s’efforce de protéger. Il se tourne également vers ses modèles pour trouver l’inspiration qu’il lui faut.

« J’associe en quelque sorte ces périodes de découragement en recherche à l’agitation que traversent les rappeurs ou les athlètes, explique-t-il. Des gens comme Jay-Z, qui est parti de rien et qui est maintenant un artiste acclamé. Ou Kobe Bryant, qui avait une détermination sans bornes. Des gens comme ça me motivent énormément, sans doute un peu parce qu’ils me ressemblent. Je peux m’identifier à eux, et nous avons des intérêts communs. Je ne vois pas cela chez beaucoup d’autres scientifiques. C’est donc plus facile pour moi d’avoir des gens comme Jay-Z et Kobe comme modèles. »

Peter connaît très bien l’importance de la biodiversité pour un écosystème florissant. Il sait également qu’en recherche, une diversité de perspectives est essentielle pour stimuler l’innovation. C’est pourquoi il pose des gestes concrets chaque fois qu’il le peut, en contribuant à des articles et à des projets de recherche qui traitent de diversité en science et dans le milieu universitaire.

« Je ne ressemble pas à beaucoup de scientifiques, constate-t-il. On m’appelait “Puffy Pete” à cause de l’énorme afro que j’ai eu pendant au moins huit ans; tout le monde me reconnaissait sur le campus. Je pense qu’avoir vu quelqu’un comme moi faire ce que je fais maintenant aurait eu une grande influence sur moi quand j’étais petit. J’essaie donc d’être cette représentation, en quelque sorte. Je crois qu’il est vraiment important de promouvoir la diversité dans les sciences et de lever les barrières invisibles qui empêchent les gens d’avancer. En fait, de nombreux groupes gagneraient à être représentés dans le milieu. Je pense que les universités et les gouvernements ont réussi à éliminer certains de ces obstacles, mais il en reste encore beaucoup. »

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