L’importance d’intégrer les savoirs autochtones aux programmes universitaires

Publié le lundi 7 décembre 2020

Portrait de Mona Tolley

Mona Tolley, l'une des deux spécialistes de contenu autochtone à la Faculté des sciences sociales.

« Mon père est un survivant des pensionnats », explique Mona Tolley, une enseignante algonquine anishinabekwe membre de la Première Nation Kitigan Zibi et conceptrice de programmes d’études pour la Commission scolaire crie. « Mon père est l'une des personnes les plus fortes que je connaisse. J’ai eu la chance qu’il m’en parle, qu’il me raconte ce qui lui est arrivé. Cela m’a permis de mettre en contexte certaines difficultés dans notre relation et de comprendre qu’elles n’avaient rien à voir avec moi et tout à voir avec les choses qu’il n’a jamais apprises. »

« Je me suis rendu compte que certains de ses comportements sont le résultat direct de son séjour dans les pensionnats. Ça m’a aidée à le comprendre en tant que personne et en tant qu’apprenant. À partir de là, j’ai pu construire ma propre identité et gagner en confiance. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis devenue enseignante. Les conséquences des pensionnats sont variées, interreliées et profondes. C’est pourquoi il est si important qu’on en parle à l’école. Il n'est que juste que les étudiants autochtones aient la possibilité d'apprendre leurs manières de savoir et de faire, à travers leur propre pédagogie autochtone. »

Mme Tolley est l’une des deux nouvelles spécialistes du contenu autochtone qui travaillent avec la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa. Dans l’année à venir, elle et Catherine Dussault, une doctorante en sociologie de l’Université Laval membre de la communauté wendat de Québec, aideront le personnel enseignant à intégrer du contenu et des pratiques d’enseignement autochtones aux cours, en vue de créer un environnement d’apprentissage ouvert et inclusif pour les étudiantes et étudiants autochtones.

« Quand je discute avec mes anciens étudiants qui sont allés au collège ou à l’université ou qui ont commencé leur carrière, leur constat de l’éducation postsecondaire est pratiquement identique à celui que j’avais dressé quand j’étais à l’université il y a plusieurs années : ils auraient aimé avoir davantage de professeurs autochtones et de programmes ou de contenu sur leur propre conception du monde. Même si des progrès ont été réalisés dans ce domaine, il reste encore fort à faire en vue de créer un espace ouvert à l’enseignement d’autres approches holistiques et modes de transmission des savoirs », explique Mme Tolley.

Portrait de Catherine Dussault

Catherine Dussault, spécialiste de contenu autochtone à la Faculté des sciences sociales.

« Cette initiative vise avant tout la revitalisation des connaissances autochtones. Il faut reconnaitre que l’expérience de la colonisation a eu des effets dévastateurs sur les premiers peuples. Nous devons créer les conditions qui leur permettront de reprendre confiance en leurs savoirs et en leur capacité d’en générer de nouveaux. Les cultures sont en constante évolution et les savoirs autochtones ne devraient pas faire exception », affirme Mme Dussault.

« Rappelons également que les Autochtones sont l’un des groupes qui enregistrent la plus forte croissance démographique au Canada. Afin qu’ils aient accès à des positions importantes au sein de notre société, nos efforts doivent d’abord viser les (futur-es) étudiant-es Autochtones. C’est-à-dire que nous nous assurerons que les environnements d’apprentissage soient inclusifs et respectueux de leurs cultures ».

L’initiative d’autochtonisation (ou de décolonisation) des programmes de la Faculté des sciences sociales est une collaboration entre la professeure d’anthropologie et nouvelle titulaire de la Chaire en enseignement Karine Vanthuyne, le Comité autochtonisation et décolonisation de la Faculté, l’équipe d’Affaires autochtones de l'Université d'Ottawa et le Centre de ressources autochtones Mashkawazìwogamig.

Portrait de Karine Vanthuyne

La chaire en enseignement, Karine Vanthuyne.

« Le but de ce projet, c’est de sensibiliser les professeurs à l’importance d’autochtoniser leurs cours, de leur faire comprendre pourquoi il y a un choix moral à faire, et pour ceux qui ne le savent pas, de leur apprendre que l’Université d’Ottawa a été partie prenante du système d’assimilation et de colonisation des Autochtones. Les Pères Oblats de l’Université d’Ottawa ont formé les prêtres qui sont ensuite allés administrer les pensionnats indiens. Donc, c’est notre devoir moral, si on veut participer au projet de réconciliation avec les Autochtones, de contribuer à ce mouvement de décolonisation, de remettre en question le privilège blanc et l’eurocentrisme dans nos disciplines pour faire place à ces acteurs autochtones, de rééquilibrer les relations de pouvoir et de s’engager dans une véritable démarche pluraliste », explique Mme Vanthuyne.

En tant que titulaire de la Chaire en enseignement universitaire, Mme Vanthuyne sera responsable de documenter le processus d’autochtonisation des programmes de la FSS et de présenter aux autres facultés les stratégies et pratiques exemplaires à adopter pour décoloniser leurs programmes.

« Ça paraît évident d’autochtoniser un cours d’histoire ou d’anthropologie, mais si vous lisez le Plan d’action autochtone, qui a été officiellement lancé en juin, on y donne des exemples de curriculums autochtonisés en génie, en géographie et en études environnementales. Ça peut vouloir dire, justement, enseigner comment construire un kayak ou un canoé, ou apprendre sur l’hydrologie, la botanique, la zoologie et la conservation de l’eau auprès de gardiens du savoir autochtones. Ces exemples valorisent un savoir qui existait bien avant l’arrivée des colons. »

Portrait de Victoria Marchand

Victoria Marchand, coordonnatrice du Centre de ressources autochtones Mashkawazìwogamig.

« Pour autochtoniser le curriculum, il faut aussi redéfinir le terme expert », explique Victoria Marchand, coordonnatrice du Centre de ressources autochtones Mashkawazìwogamig, qui a participé à l’élaboration du projet. « Nous ne définissons pas nécessairement l’expertise par le fait de détenir une maîtrise ou un grade d’études supérieures, parce que nos valeurs et notre savoir nous viennent de la nature et de nos relations interpersonnelles et communautaires. »

Mmes Vanthuyne et Marchand font également partie d’un groupe de travail interfacultaire de décolonisation qui se consacre à la déconstruction des vases clos et à l’élimination des obstacles pour la communauté autochtone de l’Université. Le Service d’appui à l’enseignement et à l’apprentissage (SAEA) de l’Université cherche aussi à embaucher des spécialistes du contenu autochtone afin d’aider le personnel enseignant.

« Certaines facultés ont une longueur d’avance, alors nous essayons de combler l’écart en les encourageant à former des relations de mentorat, à tester différentes choses et à les adapter à leur milieu. Le Centre de ressources autochtones est là pour être consulté, donner de la rétroaction et servir de lieu sécuritaire pour ses membres », explique Mme Marchand.

Par ailleurs, l’Association des étudiantes et étudiants autochtones en droit a récemment présenté une motion afin d’être reconnue comme organisme autonome. La motion, qui a été adoptée avec un appui exceptionnel le 12 novembre, valide le droit autochtone comme l’une des trois branches du droit canadien et autorise le gouvernement des étudiantes et étudiants autochtones en droit, comme on l’appelle dorénavant, à se régir dans le respect des lois et traditions légales autochtones.

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